
L'OCHRES exerce une mission d'observation des problèmes économiques et sociaux, particulièrement de ceux qui relèvent des interactions entre l'entreprise et la société.
Toute l’année, se sont succédés des articles de presse affirmant que, en raison de l’insuffisance des mesures correctrices prises à la suite de la crise de 2008, une nouvelle crise financière était inéluctable. Le dernier mot de l’interview récente de Dominique Strauss Kahn ayant visé « une finance internationale devenue folle » n’est pas non plus là pour rassurer !
Qui ne partage alors la réaction entendue au comité de rédaction de la revue des EDC : « Ne pouvons nous donc rien faire à bord de ce « Titanic » ? Cette question ne peut non plus laisser l’OCHRES indifférente.
Je tente donc ici de faire le point sur cette menace, sur la base, certes trop limitée, d’ informations disponibles dans le grand public.
Le paysage :
1- La structure des grandes institutions financières et leurs activités du temps des « trente glorieuses » ont été totalement bouleversées.
Les banques d’investissement sur le marché financier, comme Morgan Stanley, étaient des partnerships qui engageaient les avoirs des partenaires Elles se sont vendues en Bourse et jouent désormais sans garantie avec l’argent de leurs clients. Quant aux banques de dépôt elles sont devenues également financières, et ont créé des salles de marché qui investissent et spéculent en Bourse.
La concentration bancaire, qui s’est encore accrue lors de la crise de 2008, a créé des mastodontes qu’il faudra toujours renflouer, sous peine de voir tout le système s’effondrer.
Qu’a-t-il été fait depuis 2008 ?
La loi Dodds Bank de Juillet 2010 a interdit aux banques américaines de jouer pour compte propre. Le rapport Vickers qui vient de sortir à Londres demande de séparer banque de dépôt et banque financière ; il pourrait être voté en Grande Bretagne pour application en 2015…
Un remède à la nécessité pour l'Etat de renflouer ? Se référant à la compartimentation des tankers transportant le pétrole, Soros suggère l’éclatement des grandes banques en filiales indépendantes.
- La Bourse joue un rôle nécessaire de financement de nombre d'entreprises . Mais la spéculation en Bourse rapporte plus et plus vite que l’investissement dans l’économie réelle.
La « taxe Tobyn » sur les transactions financières n’a toujours pas vu le jour.
La voie choisie a été la surréglementation :
Les nouveaux ratios bancaires de fonds propres et de liquidité, dits de « Bâle III », vont réduire la capacité d’engagement des banques « universelles », en particulier françaises, non seulement sur le marché financier, mais aussi en prêts directs à l’économie « réelle ».
2- De nombreuses grandes banques et fonds d’investissement interviennent sur des sortes de marchés noirs- « dark pools »- et dans les « paradis fiscaux »- qui échappent tous deux aux Autorités de Réglementation des marchés. Une trop grande sévérité de la réglementation favoriserait d’ailleurs le développement des marchés parallèles.
Le G7 a engagé après 2008 une lutte contre les paradis fiscaux qui a obtenu de maigres résultats , sauf, dit on, en matière de blanchiment .
Certaines grandes banques (Crédit Agricole…) ont fermé les fonds de placements dans les paradis fiscaux ; le financier du Vatican, Tedeschi, a dit qu’il en serait totalement sorti dans 5 ans….
Remède : interdire le marché réglementé aux institutions qui utilisent en même temps les marchés non réglementés ?
3- Les banques sont entraînées par leurs traders, que leurs bonus extravagants incitent à prendre des risques excessifs. Les bonus ont peu changé, mais beaucoup é été fait concernant les limites d’intervention et leurs contrôles. Pourtant, un nouveau Kerviel vient de ravager UBS…
Remède : le principe de précaution devrait conduire à plafonner les bonus
Les menaces :
Le surendettement des Etats :
Ce ne sont plus les « subprimes », devenus incommercialisables, qui menacent le système, même si leur valorisation dans les bilans reste problématique.
Mais c’est la faillite d’Etats sur endettés, qui peut avoir le même effet dévastateur que celle de Lehman Brothers. Les Etats-cigales ont satisfait les électeurs par le surendettement ou/et la création monétaire . Pour la Grèce, on parle de rééchelonnement, à la charge des banques créancières, puis de recours pour la suite à des « Eurobonds », si la solidarité européenne permet leur naissance.
Le défaut de paiement notoire doit à tous prix être évité, car il entraînerait la demande de remboursement des Credit Default Swaps, titres d’assurance contre ces défauts. Warren Buffett avait appelé ces CDS « armes de destruction massive du système ». Ils ont en effet entraîné en 2008 la faillite de.AIG, sommet de la réassurance mondiale, secourue in extremis par le Trésor américain
Les CDS peuvent avoir plusieurs détenteurs, non tenus de posséder la créance assurée. Ils sont négociés sans constitution de provisions sur des marchés non réglementés.
Leur détention permet de s’enrichir des faillites, même si on les a provoquées : Morgan Stanley, Deutsche Bank, ont été prises jouant à la hausse des CDS de créances qu’elles savaient douteuses et qu’elles avaient vendues à leurs propres clients ! La Justice n’a pas pu sanctionner les responsables !
Toutefois, il semblerait que, dans le cas de la dette grecque, un reéchelonnement ou la sortie de l’euro suivie de dévaluation, ne seraient pas couverts par l’assurance des CDS.
Mais la Grèce n’est pas le seul pays d’Europe surendetté. La Chine, courtisée pour reprendre partie des dettes souveraines le fera-t-elle et contre quelles contre-parties ?
L’arrêt du recours à l’endettement va demander des sacrifices considérables aux populations des pays concernés. L’impératif de désendettement pourra leur parler, mais pas celui de maintien de la note AAA . Les agences de notation disent elles mêmes que leurs notes ne sont que des opinions, en quoi elles ont raison, car le risque de défaillance n’est pas précisément quantifiable.
Le « high frequency trading » :
Les ordinateurs commandés par des algorithmes et intervenant à la milliseconde sur le marché se sont multipliés. Il s’agit évidemment de spéculation pure, entre ordinateurs, puisque non basée sur une nouvelle information externe, venue de l’économie réelle.
La partie n’est pas non plus égale avec les intervenants traditionnels.
Constituent ils un risque systémique ?
On ne peut l’exclure, car ils pourraient « entrer en résonance » avant toute fermeture du marché par les régulateurs.
Leur existence est actuellement soutenue par l’argument, qui me parait tautologique, de leur soutien de la « liquidité » du marché.
Vers une refonte ?
Ne peut on compartimenter les banques, fiscaliser plus la spéculation, interdire ou du moins réformer le « high frequency trading », plafonner les bonus, réserver les CDS aux détenteurs des créances assurées et les négocier sur des marchés réglementés ?
Ne peut on séparer nettement la finance politiquement reconnue, seule bénéficiaire éventuelle de secours publics, de la « finance de l’ombre » ? Interdire les passerelles entre les deux et exclure ceux qui les franchissent ?
La confiance dans le système bancaire est vitale. On ne la retrouvera que si un domaine de finance saine est clairement établi.
Les grandes banques françaises pourraient-elles fonder un secteur de banques et fonds d’investissements labellisés éthiques ? Elles signeraient pour cela une charte éthique interdisant une liste de pratiques et développant les investissements ISR.
Quant aux pratiques de vol et de parasitisme, elles devraient être pénalement sanctionnées. Il y a des précédents : ainsi, les ententes entre entreprises ont disparu aux Etats-Unis : après que, sous Carter, la justice eut fait condamner à la prison certains chefs de très grandes entreprises…
JP Lannegrace