
L'OCHRES exerce une mission d'observation des problèmes économiques et sociaux, particulièrement de ceux qui relèvent des interactions entre l'entreprise et la société.
La croissance économique n’est-elle possible que grâce à un développement continu de la consommation ? C’est l’idée prévalente depuis le keynésianisme et les politiques de relance par la demande pour atteindre le plein emploi, et pourtant depuis plusieurs décennies, des voix s’élèvent, venues en premier lieu du monde anglo-saxon, pour préconiser un autre modèle économique, moins destructeur sur le plan écologique et moins égoïste à l’égard des pays du Sud et des générations à venir. La sauvegarde de l’environnement, le coût de l’énergie, la prise de conscience que les ressources en matières premières ne sont pas illimitées ont alimenté ce courant. Faut-il pour autant préconiser la « déconsommation », jusqu’à la décroissance? Aussitôt surgit le spectre du chômage.
Si dans les sociétés occidentales, les excès et les dérives de la société de consommation, soutenue par l’omniprésence de la publicité et un endettement croissant des ménages, sont maintenant dénoncés, il y subsiste des personnes qui manquent des biens les plus élémentaires en matière d’alimentation, de santé, de logement… C’est encore plus criant pour des populations entières dans le monde qui souffrent de la famine ou pour les pays du Sud qui voient leurs richesses et leurs travailleurs exploités sans limite pour alimenter la consommation de masse des pays riches.
Plus que la « déconsommation », c’est un nouvel équilibre entre les consommateurs et entre les consommations qu’il faut s’efforcer de trouver. Autrement dit, il s’agit de consommer tous et mieux, ce qui peut stimuler la production et partant la croissance. Et d’abord de manger tous et bien, alors que la suralimentation et en particulier la surconsommation de viande avec les pathologies et l’obésité qu’elles entraînent dans les pays riches s’opposent à la famine en Afrique. Entre les consommateurs, cela suppose une réduction des inégalités de revenus de sorte que la consommation rendue accessible à tous retrouve un rôle sain de moteur alors que l’accumulation des richesses au-delà d’un certain niveau ne joue plus ce rôle. A cet égard, le dynamisme démographique de la France est un facteur favorable à la croissance comparativement à la situation d’autres pays occidentaux en déclin.
Equilibre aussi entre les consommations. Certaines favorisent la croissance car elles augmentent la production locale alors que d’autres dégradent la balance commerciale lorsqu’elles sont tributaires des importations (textiles ou jouets chinois…) ou provoquent un surcoût énergétique par les transports qu’elles nécessitent (fleurs du Kenya ou pommes d’Amérique du Sud…). Pour remédier à cette situation, une certaine relocalisation et régionalisation des productions est alors favorable à la croissance. Certaines donnent plus d’être, au lieu de plus d’avoir. Dans les sociétés occidentales, le logement, la culture et l’éducation, la santé restent des domaines à développer à côté des biens strictement matériels. D’autres modes de consommation sont aussi possibles comme les biens partagés, permettant d’éviter des gaspillages (Vélib, Autolib, covoiturage…) et d’économiser l’énergie, comme le préconise par exemple Gaël Giraud, s.j., chercheur en économie, qui se déclare « ni croissantiste ni décroissantiste», mais cela suppose une transformation de notre rapport à la propriété.
S’il est difficile de trancher sur le plan strictement économique, l’Evangile et l’Eglise ne cessent de nous inviter à la modération. « La permissivité morale ne rend pas les hommes heureux. La société de consommation ne rend pas les hommes heureux. Elles ne l’ont jamais fait », a dit Jean-Paul II répondant aux questions des jeunes réunis au Parc des Princes lors de son voyage en France en 1980. Il commentait pour eux le dialogue entre Jésus et le jeune homme riche qui lui demande comment faire pour obtenir la vie éternelle (Matthieu, 19, 16-22). Si nous croyons vraiment que le bonheur de l’homme est dans l’Evangile, alors notre regard change. Oui il faut consommer pour vivre mais non pas vivre pour consommer comme la publicité nous y incite en permanence en créant de nouveaux besoins.
Dans son encyclique Caritas in Veritate, Benoit XVI analyse les racines de la crise qui n’est pas seulement de nature économique et financière, mais avant tout de nature morale : pour fonctionner correctement, l’économie a besoin d’une éthique amie de la personne (45). Il dénonce le rôle joué par l’utilitarisme et l’individualisme. Il appelle les chrétiens à la sobriété dans leur style de vie et recommande d’introduire la gratuité et le don dans l’économie marchande. A son tour, le Conseil Justice et Paix affirme la primauté de l’être sur l’avoir dans sa note intitulée « Pour une réforme du système financier et monétaire international » diffusée le 24 octobre 2011 en réponse à la crise dans une économie mondiale toujours plus dominée par l’utilitarisme et le matérialisme.
Mgr André Vingt-Trois dans son livre « Quelle société voulons-nous ? » (2012) appelle à la modération et à la tempérance, à réduire sa consommation pour changer de mode de vie, à promouvoir un développement plus durable et moins axé sur des biens matériels, à mettre l’homme au cœur de ce développement. En lançant l’année Ethique et solidarité pour 2012 dans le diocèse de Paris, il a insisté non seulement sur la charité mais aussi sur la mise en œuvre d’une manière de vivre fondée sur un sage détachement à l’égard des biens de ce monde, sur la modération et le refus des excès, à la suite du Christ qui s’est fait humble et pauvre pour notre salut.
La simplicité volontaire
« Vivre simplement pour que tous puissent simplement vivre » disait Gandhi.
L’idée de simplicité remonte à l’Antiquité mais c’est aux Etats-Unis que Richard Gregg invente la notion de simplicité volontaire avec son essai « La valeur de la simplicité volontaire » (1936) sur la nécessité et les avantages de vivre plus simplement. Elle est développée par Duane Elgin dans son livre intitulé « La simplicité volontaire : vers un mode de vie en apparence simple, riche à l’intérieur » (1981) puis au Canada avec la création en 2000 du Réseau québecois pour la simplicité volontaire. Cette démarche essentiellement individuelle invite à vivre mieux avec moins et à ne pas accumuler biens et richesses au-delà du nécessaire ; elle incite au partage des ressources limitées de la planète, privilégie l’être sur l’avoir, le qualitatif sur le quantitatif et propose de se débarrasser de ce qui nous encombre sur le plan matériel aux dépens de notre vie relationnelle et spirituelle. On parle aussi de frugalité heureuse.
La décroissance
Plus radicaux et se situant sur le plan macro-économique, les partisans de la décroissance ou « objecteurs de croissance » se fondent sur l’idée que la croissance dans les pays riches va se heurter à l’épuisement des ressources naturelles et que les efforts en vue d’un développement durable ne suffiront pas à rendre le système productif actuel plus économe en énergie et moins polluant. Cette théorie est apparue notamment dans les années 70 au sein du Club de Rome avec son rapport « Halte à la croissance ? » et a été formalisée par l’économiste roumain Nicholas Georgescu-Roegen. Elle conteste la valeur du PIB comme indicateur de développement en raison de son caractère exclusivement quantitatif ne prenant pas en compte le bien-être de la population. Elle rejette l’objectif du maintien d’un taux de croissance positif car il ne tient pas compte de l’épuisement des ressources naturelles et de la dégradation de l’environnement. Dès lors elle préconise de ralentir non seulement la consommation mais aussi la production et de mettre fin à la prépondérance de l’aspect économique dans nos vies pour faire de la place à tous les autres domaines, à la « Convivialité » (1973) chère à I. Illich.
A cet égard, l’indice de développement humain (IDH) utilisé par le Programme des Nations-Unies pour le Développement depuis 1990 prend en compte à côté du PIB deux autres indices : un indice de santé basé sur l’espérance de vie et un indice d’éducation (scolarisation et alphabétisme).
L’abondance frugale
Autre piste pour faire contrepoids aux excès du système économique du toujours plus, la voie de l’économie solidaire, prônée par de Jean-Baptiste de Foucauld dans son livre « L’abondance frugale - Pour une nouvelle solidarité » (2010) pour favoriser le lien plutôt que le bien, et réorienter l’économie vers le développement humain. Ce secteur (mutuelles, coopératives de production et de consommation, associations d’intérêt général) totalise aujourd’hui 2 millions de salariés c’est-à-dire 10% de l’emploi. « La sobriété créative et solidaire est l’air que l’on y respire, autre manière de parler de l’abondance frugale ». L’abondance illimitée dans tous les domaines pour tous est impossible, explique JB de Foucauld, on ne peut généraliser à toute la planète le niveau de vie des pays développés. L’abondance ne suffit pas si elle n’est équilibrée par un principe de frugalité qui la rende moins matérielle et la relie à un principe de redistribution et de partage. Il s’agit de valoriser la notion de temps choisi permettant à chacun de rééquilibrer le temps productif rémunéré, le temps relationnel relevant du don et le temps spirituel.
« Vive la simplicité ! Sobriété de la consommation, respect de la nature, désir de simplicité… C’est dans cet esprit franciscain que nous vivrons le carême sur croire.com », voici une proposition - parmi bien d’autres- pour vivre le carême 2012, lancée par La Croix du 21 février 2012 et le site religieux de Bayard Presse.
Catherine Robert