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Observatoire Chrétien de l'Entreprise et de la Société L'OCHRES exerce une mission d'observation des problèmes économiques et sociaux, particulièrement de ceux qui relèvent des interactions entre l'entreprise et la société.

Observatoire Chrétien de l'Entreprise et de la Société

L'OCHRES exerce une mission d'observation des problèmes économiques et sociaux, particulièrement de ceux qui relèvent des interactions entre l'entreprise et la société.

 
 
 
 
 
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Donner des Frères à ceux qui n'en n'ont pas : Les Veilleurs de Proximité

 


Depuis plusieurs mois, la paroisse Saint-Pierre-du-Gros-Caillou à Paris a lancé un projet de solidarité de proximité. Jean-Paul Lannegrace m’a demandé d’en dire l’essentiel, bien que cette initiative n’en soit qu’à ses débuts. Avant de donner une courte description concrète de cette initiative, trois points sont importants : d’abord, cette paroisse n’est pas la première et la seule à lancer un projet de cette nature ; d’autre part ce projet s’inscrit dans une démarche plus large, étant lancé dans une paroisse qui a mis en place une Adoration eucharistique permanente, qui permet de l’envisager dans l’esprit de l’encyclique de Benoît XVI Deus est caritas : de l’Amour de Dieu à l’amour partagé entre frères ; enfin il s’est développé sur la base d’un travail inspiré par la pensée sociale chrétienne, dans la ligne de l’autre encyclique de Benoît XVI, Caritas in veritate. C’est pourquoi, avant d’en venir au fait, il me semble utile spécialement pour l’Ochres, de remettre ce projet sur tout le socle intellectuel qui lui donne son sens.


La Cité chrétienne : une cité solidaire où chacun a sa place


La réconciliation comme projet pour la ville

La ruralité en France a été marquée par l’existence de communautés villageoises développées, au sein desquelles chacun avait une place, chacun portait assistance à ses voisins, on partageait facilement, tout en défendant ses intérêts.

A la ville, ce type de relation n’a pas existé. On connaît peu ses voisins. Le renouvellement des populations l’explique, tout autant que les rythmes de travail, …

Or notre histoire biblique c’est le passage du jardin à la ville, la construction progressive de la Cité sainte, qui est l’achèvement de la Bible. La Bible nous dit que nous avons la Ville à construire.

Cette cité sainte, la cité de Dieu, c’est la ville réconciliée en Jésus-Christ, réconciliée avec elle-même et avec Dieu, la ville où tout ensemble fait corps (Ps 122,3)

Cette réconciliation est aussi la finalité de la doctrine sociale de l’Église : La doctrine sociale trace les voies à parcourir vers une société réconciliée et harmonisée dans la justice et dans l’amour, qui anticipe dans l’histoire, d’une manière inchoative et préfigurative  ‘des cieux nouveaux et une terre nouvelle’ (Compendium, 82).

Concrètement tout réconcilier avec Dieu peut se traduire autrement : donner à chacun une place. Ou, en sens inverse, refuser tout ce qui exclut, isole, déclasse.


L’idée de communauté

Cette idée de réconciliation implique une vision ambitieuse d’une communauté humaine. Le concept chrétien de « communauté », que l’on peut invoquer quand on parle de communauté politique ou de l’entreprise comme communauté de personnes, est en effet riche. On peut essayer de le caractériser en quelques traits, en s’appuyant sur le chapitre II de Gaudium et spes :

« Une fraternité assimilable aux relations qui devraient prévaloir au sein d’une même famille ; la loi de base de la communauté humaine est la charité ;

La conscience que c’est par l’échange entre ses membres, la réciprocité des services, le dialogue, que chaque personne grandit selon ses capacités et que la communauté gagne en vitalité ;

La conscience de la communauté se marque aussi par la nécessité de rendre accessible à chacun de ses membres tout ce dont il a besoin pour mener une vie vraiment humaine, d’abord la nourriture, la santé, le logement, le vêtement, mais aussi le droit de choisir librement son état de vie, son droit à l’éducation et au travail, son droit d’agir selon sa conscience, …(GS 26,2), » c’est la justice.

Conscience également de la dignité et de la valeur unique de chaque membre, ce qui se traduit par le respect de tout le processus vital, comme par la lutte déterminée contre ce qui avilit l’homme : conditions de vie et de travail dégradantes, arbitraire en matière judiciaire, commerce du corps, ..., mais aussi le respect des adversaires

Parce qu’elle promeut la justice et le service des personnes, la communauté développe la paix.

Ainsi, on peut dire que la communauté devient elle-même son propre bien commun, cet état de choses qui permet à chaque membre de se réaliser sans pénaliser les autres, avec ce tissu de relations qu’il devient vital d’entretenir et de développer parce que tout le monde y gagne.

Cela se fait si ses membres dépassent une éthique individualiste et si chacun est conscient de ce qu’il doit au groupe et s’implique dans la vie communautaire.


La communauté s’exprime dans la solidarité

La vitalité de la communauté s’exprime par une forte solidarité. Nous avons tendance à limiter la solidarité au partage ; en réalité la pensée chrétienne va bien au-delà.

L’idée qui est à la base du principe de solidarité est l’interdépendance : c’est une réalité dont nous avons conscience quand nous parlons de complexité. Dans la vision chrétienne de l’homme, les hommes sont différents et irremplaçables ; ils sont complémentaires : tous ont besoin de tous.

Cette vision implique que l’autre, loin de nous limiter ou d’être une menace ou un enfer, est indispensable au fonctionnement normal et optimal de la communauté : il en résulte la nécessité d’une culture de la bienveillance et de l’attention.

Si nous avons tous besoin de tous, nous sommes aussi – et cela la DSE l’exprime clairement, tous responsables de tous. La vision chrétienne de la solidarité ce n’est pas un « vague sentiment de compassion ou d’attendrissement ... mais la détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun » (CDSE 193)

Et cette responsabilité s’exprime en particulier sur deux axes : le partage et le don de soi. Comme le dit Jean-Paul II (SRS 565) : « se dépenser pour le bien du prochain en étant prêt, au sens évangélique du terme, à se perdre pour l’autre ». Le partage, ce sera de prendre sur soi ce qui rend justice au prochain, à savoir ce qui lui permet de vivre. Le don de soi, c’est s’engager en rendant aux autres et implicitement à la communauté ce que nous en recevons, souvent inconsciemment.


La solidarité implique l’engagement

Nous voyons donc comment le principe de solidarité implique que chacun s’engage au service des autres.

S’engager, c’est ne pas déléguer à l’État ou à d’autres spécialistes la part des besoins de la communauté que chacun peut prendre en charge en fonction de ses aptitudes. La doctrine sociale de l’Église l’exprime par le principe de subsidiarité.  Les talents reçus sont de mille formes (savoir-faire, réseaux, capacités relationnelles, moyens matériels, …).

Cette obligation, dans une vision chrétienne, s’inscrit dans une culture de l’être plus que de l’avoir : les solutions aux besoins de solidarité sont davantage dans les hommes que dans les moyens matériels. L’abondance dans la culture chrétienne, c’est aussi la multitude de frères. Tout est dit en s. Paul, Rom 8,29 : nous sommes tous « prédestinés à reproduire l’image de son Fils afin qu’il soit l’aîné d’une multitude de frères ».

Car cette culture de l’être, cette prédominance de l’homme, appelle la référence au Christ, comme l’a souligné Benoît XVI dans sa première encyclique. C’est la culture de l’agapè. Ce que nous partageons, au-delà de notre temps, de notre présence, de nos moyens, c’est le Christ lui-même.

Voilà pourquoi c’est une véritable chance quand on peut, comme à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, mettre en lien l’adoration eucharistique et l’engagement concret dans la charité. Ma rencontre personnelle avec Dieu je vais la prolonger dans la rencontre avec mes voisins. L’amour identifié au Christ qui m’est donné dans l’eucharistie je vais le faire vivre dans ma vie quotidienne. Je vais essayer d’être pour mon prochain l’image du Christ qui vient vers lui, qui lui parle, qui le remet debout, qui donne un sens à sa vie, comme le Christ le fait pour chacun de nous.


« Seigneur tu nous as faits pour toi : notre cœur est sans repos tant qu’avec toi nous n’aurons pas comblé les attentes des frères que tu nous as donnés », pourrions nous dire en parodiant s. Augustin.



L’initiative « Veilleurs de proximité » est un projet d’engagement chrétien pour tous


A quoi répond notre projet Veilleurs de proximité, préparé depuis de longs mois par une équipe qui a travaillé sur les réalités sociales (population, travail, pauvretés, logement, familles, ..) de notre quartier ?


L’engagement de solidarité a besoin d’être structuré

Il nous faut revenir sur cette phrase du Compendium : la solidarité n’est pas un vague sentiment de compassion ou d’attendrissement à l’égard des misères des autres, mais une détermination ferme et persévérante au service du bien commun.

Dans beaucoup de nos immeubles, il y a des signes forts de la philia dont parle Aristote, qui caractérise une communauté. Nous y sommes souvent actifs. Cet engagement qui nous paraît naturel. C’est très bien, mais des immeubles voisins ne vivent pas cela ; dans nos immeubles, des personnes sont laissées de côté, ou les liens de solidarité s’interrompent avec les congés ou l’absence des éléments moteurs. La détermination ferme et persévérante suppose l’organisation.

Par ailleurs, la solidarité a besoin de la foi. De la foi forte, celle qui croit que tout est possible. Celle qu’Hannah Arendt demandait avec insistance quand elle appelait les chrétiens à s’engager dans le monde concret : « la capacité humaine qui est capable de mouvoir des montagnes n’est pas la volonté mais la foi. L’œuvre de la foi, c’est ce que les Évangiles appellent des miracles » (Qu’est-ce que la liberté ?)

Quels miracles : que moi timide et emprunté je me tourne vers autrui et en particulier vers ceux qui sont en demande de fraternité et me mettent mal à l’aise ; miracle que telle situation que nous n’arrivons pas à régler trouve une solution et même une sortie par le haut ; miracle que ces gestes multiples, simples, puissent être identifiés au Christ et renouvellent la vie intime de notre communauté.


Un projet accessible à tous

C’est dans cette perspective que s’élabore ce projet de Veilleurs de proximité. Il part d’un principe simple : nous sommes tous appelés à aimer et à donner un visage à Dieu autour de nous. On ne peut pas dire à quelqu’un qu’il n’est pas fait pour aimer : ce serait monstrueux humainement et un non-sens chrétiennement. Mais on peut s’aider mutuellement à aimer. Donc ce projet a besoin de tous ceux qui veulent s’y engager :

Les personnes âgées : il y a beaucoup de personnes âgées qui sont fortes et disponibles très au-delà de 80 ans. Souvent ils sont là depuis longtemps. Ils ont déjà des liens. Ils ont besoin de les consolider. Ils ont souvent du temps.

Les jeunes retraités : eux aussi ont du temps. Souvent ils n’attendent qu’une chose : qu’on les appelle à s’engager. Ils ont des compétences fraiches, des moyens, ...

Les jeunes : il y a des domaines où des solidarités entre jeunes sont nécessaires ; mais les jeunes sont aussi appelés à être disponibles et à se sentir responsables dans les micro-communautés : immeubles, attentes du quartier, ...

Hommes et femmes, avec des aptitudes peut-être différentes, pour répondre à des besoins différents.

Ménages : être impliqué en couple.

Personnes exerçant des activités particulières : syndics de copropriétés, gardiens d’immeubles, associations, commerçants, ...


Un projet destiné à tous

On ne peut pas non plus décréter que la solidarité doit être sélective. La ville c’est le prochain multiplié qui nous est donné. La ville réconciliée est celle où tout le monde a sa place. Notre projet ne vise pas simplement à être solidaires et attentifs à l’intérieur des limites de notre communauté chrétienne, il vise à construire et entretenir une bienveillance attentive envers toutes les personnes, qu’elles soient chrétiennes ou non, riches ou pauvres, de passage ou résidentes, travailleur venant le jour ou résident absent le jour, ... Notre projet veut donner toutes ses chances à la mise en œuvre de l’altérité.



Un projet avec des objectifs simples

Qu’est ce qui est attendu concrètement de ceux qui prendront part à ce projet : des choses simples :

Etre attentifs aux besoins de fraternité et d’entraide de ceux qui nous entourent : ces besoins sont ceux des personnes seules, en difficulté (chômeurs, malades, familles nombreuses, ...). Développer un « savoir-faire » de la charité.

Ce sont des gestes très simples, qui prennent peu de temps :

Commencer par notre immeuble, puis les immeubles où nous avons des amis, en associant les gardiennes, ...

Participer aux événements des voisins solidaires, à commencer par le 1er juin 2012.


Un projet dans lequel nous nous aiderons mutuellement.

Notre projet contient une structure d’équipe, responsable d’un secteur. C’est important pour diverses raisons :

Assurer la continuité dans le service du prochain, notamment pendant les congés ;

Partager dans la foi nos expériences, nos difficultés, nos belles histoires

Organiser au sein de l’équipe l’apprentissage de l’amitié forte, de la confiance partagée, de l’audace fraternelle, ...

Favoriser dans chaque secteur l’ambition missionnaire, appeler nos amis à nous rejoindre,...

Il y a donc des équipes, avec des responsables de secteurs, qui sont en liaison entre eux et avec le petit groupe qui porte le projet. Des outils sont donnés et seront développés avec le temps : un guide, des adresses, une liste des services spécialisés qui existent et aux quels recourir, ...



Un projet qui nous met en lien avec la charité déjà à l’œuvre autour de nous

Notre objectif n’est pas de répondre par nous-mêmes à toutes les détresses. Il y a des structures, des personnes qui sont spécialisées pour le traitement de tel type de fragilités. Ce que nous ferons, c’est d’orienter vers des initiatives qui existent déjà :

Les initiatives qui existent sur la paroisse : BB du Gros Caillou, Conf. de SVP, Maraudes, ...

Les initiatives d’église : Vicariat à la solidarité, Secours catholique, Foi & Lumière, ... Un projet qui nous associe aussi à la grande initiative de l’Eglise pour ces années, Diaconia 2013, un programme qui vise à développer la fraternité dans nos communautés et qui est accessible sur un site Diaconia 2013.

Les initiatives des autres églises : CASP

Ce qui est organisé par les pouvoirs publics

Par ailleurs les autres démarches de veilleurs de proximité ND de Ménilmontant, Saint-François de Sales, Ste Clotilde, SFX, le Trastevere à Rome, ...


Où en sommes-nous ?

Un appel généralisé a été fait à toutes les messes du dimanche 11 mars 2012. Nous avons cette intuition que l’Eglise n’appelle pas assez. L’Eglise ce n’est pas seulement les ministères ordonnés, c’est nous tous. Combien sont-ils ceux dont le sens a déserté a vie et qui attendent secrètement d’être appelés par quelqu’un qui leur dise : ‘le Seigneur a besoin de toi, viens avec moi travailler à sa vigne’ ? A la suite de cet appel, nous avons eu un peu plus de quatre-vingts personnes qui se sont manifestées. Le territoire de la paroisse a été sectorisé. Les volontaires se sont réunis en une soirée qui a mis en évidence la capacité de décloisonnement du projet, un décloisonnement également espéré par des paroissiens. Des initiatives spécifiques ont été organisées, dont une rencontre avec la communauté de l’Agneau, dont les membres vont dans les maisons chercher leur pain et ce dont ils ont besoin de vivre : notre attente auprès d’eux était : comment aller vers l’inconnu ?

Nous sommes un peu plus de cent trente aujourd’hui et les choses se mettent en place tranquillement.


Les prochaines étapes

Poursuivre la constitution des équipes autour de responsables qui se portent volontaires.

Recruter d’autres volontaires.

Participer à la fête des voisins le 1er juin ou d’autres jours prochains.

Prendre des mesures pour que dès cet été un minimum de fraternité soit organisé dans la perspective des congés d’été.

Relancer le mouvement à la rentrée, notamment avec une journée qui rappelle à la fois l’Adoration et les Veilleurs. Un point d’attention concret sera l’accueil des nouveaux venus sur le territoire.

De plus les organisateurs du projet ont des pistes sérieuses pour y associer les commerçants, les gardiennes d’immeubles, qui progressivement permettront de densifier ce qui aura été fait.


Ce projet, nous sommes déjà nombreux à y croire profondément. Nous sommes sûrs qu’il va féconder dans des sens que nous n’attendons pas. C’est pourquoi nous en parlons pour qu’il puisse être aussi porté par d’autres. Il y a deux manières de le regarder. D’abord de notre propre point de vue de chrétiens, soucieux de notre tâche dans la ville et dans l’Église : faire une société où tout le possible de l’Homme soit présent, actif, visible, simplement là, vivant, et en même temps ambitieux, imaginatif, mobilisant force et foi. Mais aussi du point de vue de tous ceux qui attendent l’Autre qui ne vient pas, dont nous sommes nous-mêmes parfois, à l’image de « ceux qui dorment le long des trottoirs/Et qui n’ont pour oreiller que la nuit dure » :


Libre toujours au prix d’un lent mourir,

Frère oublié de saint François.

Sans colère si le temps

A revêtu la rue de clémence, le fleuve

Identique et les ponts qui sommeillent.

Tu entrevois le signe des martinets ensemble,

Une sollicitude se diffuse.

L’apitoiement

Des loups, malgré la rage de ces temps

Et l’imposture.

Une croix dans la solitude des riches nuits.


(Philippe DELAVEAU, Lazare, dans Le Veilleur amoureux, p. 147)

(mon petit clin d’œil au Marché de la Poésie qui se tient bientôt comme chaque année sur le parvis de Saint-Sulpice)


Hervé L’Huillier


 
Dernière modification : 23/10/2012