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Observatoire Chrétien de l'Entreprise et de la Société L'OCHRES exerce une mission d'observation des problèmes économiques et sociaux, particulièrement de ceux qui relèvent des interactions entre l'entreprise et la société.

Observatoire Chrétien de l'Entreprise et de la Société

L'OCHRES exerce une mission d'observation des problèmes économiques et sociaux, particulièrement de ceux qui relèvent des interactions entre l'entreprise et la société.

 
 
 
 
 
 > Dossier : l'Islam et le Christianisme > Quel avenur pour le Moyen-Orient?
 

Quel avenur pour le Moyen-Orient?

Matrice des grandes religions monothéistes, carrefour des continents, le Moyen-Orient est aujourd’hui un monde cassé. Depuis un siècle la violence ne l’a pas quitté ; les guerres s’y sont succédé ; le terrorisme y a trouvé un terreau propice. Souvent, et même de plus en plus, ces affrontements ont été habillés du bien-fondé que pouvait leur apporter la défense des convictions religieuses. Mais l’un des faits majeurs qui traversent en tendance durable cette longue période est la disparition progressive des minorités religieuses et ethniques. Nous connaissons tous le vœu d’Isaïe, qui pouvait constituer une vision prophétique pour ces territoires : « le loup dormira avec l’agneau » ; c’est hélas Woody Allen qui semble avoir raison quand il ajoute : « mais l’agneau de dormira pas beaucoup ». Aujourd’hui, des éléments nouveaux permettent d’entrevoir une reconfiguration profonde du Moyen-Orient tel que nous nous le représentons encore. Quelle pourra être cette réorganisation ? Et nous chrétiens, liés par des relations essentielles, au sens fort de ce mot,  avec ces pays et ces peuples, pouvons nous nous associer utilement à ce qui se construit sous nos yeux ?

 

Les nouveaux facteurs qui « changent la donne »

 

Plusieurs événements actuels vont nous contraindre à changer notre regard sur ces pays, pays dont la fabrication artificielle au siècle dernier ne résiste pas à la vague furieuse des affirmations de soi.

La crise syrienne démontre à l’envi la vanité des prétentions occidentales à vouloir analyser puis régler le destin de groupes humains antagonistes, qui à la faveur de la violence croissante se recentrent sur des traditions dont les fondements n’existaient pas il y a un siècle.

La montée du Califat islamique démontre l’inanité des frontières tirées à la règle par les puissances occidentales à travers le monde sunnite ; il démontre aussi à quel point la radicalisation et le fanatisme poussé à l’extrême peuvent coaguler des rancunes accumulées depuis des décennies.

L’offensive terrestre de Gaza au printemps dernier, avec son record de morts côté palestinien met en évidence l’impossible rapprochement de peuples que toute la construction de ces dernières années a placés en position de haine réciproque ; une situation qui s’est aggravée il y a quelques semaines quand le gouvernement Natanyahou  a déclaré Israël comme l’État-nation du peuple juif et rabaissé le statut de la langue arabe.

Le retour progressif de l’Iran dans le dialogue international, pas encore matérialisé par un accord sur la question nucléaire, mais très sensible dans les initiatives du pays visant les pays voisins et l’Afrique (voir les déplacements du vice-ministre des Affaires étrangères), les relations avec la Russie, la Chine, ...) et l’intervention discrète mais réelle pour contribuer au combat contre le Califat islamique, ce retour progressif, s’il se confirme,  tournera la page de trente-cinq ans d’isolement.

L’impuissance des pétromonarchies du Golfe, gouvernées par de « vieux birbes » incapables de quitter le pouvoir et de régler leur succession, entraîne une panne de la décision, fragilise le Conseil de coopération du Golfe, attire les convoitises des grandes puissances, crée des décalages dangereux entre la famille et les affidés confits dans une opulence ostentatoire d’une part et d’autre part des peuples inemployés, dont les attentes, malgré des vies subventionnées à des niveaux irresponsables, font craindre des révoltes sociales.

A ce stade, ces événements, à l’exception de l’évolution iranienne, fortement combattue il faut le rappeler par Israël, sont porteurs de lendemains inquiétants. Les diverses communautés se recentrent sur leurs traditions et suivent des chefs aux discours intolérants : les étrangers sont chassés, les minorités qui vivaient depuis des siècles voire des millénaires avec ces peuples en bonne intelligence sont écrasées ; la personne de l’autre quand il est différent est piétinée ; des actes de barbarie d’une sauvagerie inouïe se multiplient, rappelant que le mal n’a pas d’asymptote horizontale. La situation actuelle est caractérisée par des déséquilibres conjugués auxquels il faudrait mettre fin, ce qui suppose de changer notre regard sur ces réalités politiques et culturelles.

 

La fin des schémas binaires

 

Plutôt que de « partir vers l’Orient compliqué avec des idées simples », suivant la célèbre formule du Général de Gaulle, ne faudrait-il pas abandonner les schémas simplistes et retravailler des approches volontaristes sur des bases plus solides ? Voilà, très cursivement, quelques « simplismes » à évacuer des esprits.

Ne pas surpondérer le phénomène religieux : le Moyen-Orient  n’est pas réductible à l’Islam ; les clefs de lecture qui différencient Sunnites et Chiites, puis les Sunnites entre eux (tous les Sunnites d’Irak n’ont pas été soutenus par Saddam Hussein, comme la minorité dont est issu Al-Baghdadi, la calife autoproclamé) ou les Chiites entre eux (Druzes et Alaouites en Syrie), ... sont utiles mais insuffisantes pour rendre compte des évolutions. Comme souvent dans les conflits qualifiés de « guerres de religions », d’autres aspects non religieux jouent un grand rôle.

Relativiser les frontières : les ethnies, les confessions, les grandes familles politiques ou marchandes sont souvent transfrontalières.

Abandonner les alliances binaires ou les hostilités binaires : les Turcs sont les plus acharnés adversaires de Bachar al-Assad dont l’allié indéfectible serait l’Iran ; sauf que l’opinion iranienne ne soutient pas Bachar – et le gouvernement Rohani pas si solidement qu’on le dit -, et les Turcs et les Iraniens demeurent très proches. Qatar et Saoudiens seraient opposés à l’Iran, les premiers à cause du gaz et les seconds à cause du pétrole ; sauf que des commissions où Qatar et Iraniens discutent régulièrement entre eux existent et que des rapprochements entre Iraniens et Saoudiens se dessinent. De même l’Iran et Israël ne sont pas des ennemis de toujours ; c’est la proclamation de la République islamique en 1979 qui a mis en péril une très bonne relation entre les deux États : les Juifs vivaient très bien en Iran et des cousinages demeurent vivaces entre familles iraniennes et familles israéliennes..

Voir en effet que les réalités diplomatiques sont plus compliquées, comme le montrent les relations actuelles entre les États-Unis et l’Arabie saoudite : dans l’entourage du Roi Abdallah, certains décideurs sont proches des Américains alors que d’autres redoutent l’accord avec l’Iran. De même les Turcs ont montré une hostilité envers les Kurdes lors des débuts de la bataille de Kobané, alors que depuis un certain temps le gouvernement Erdogan négocie avec le PKK d’Oçalan et que la complémentarité énergétique entre Turquie et Kurdistan irakien donne lieu à de nombreux accords commerciaux.

A ce stade, on serait tenté de remiser les vielles analyses pour essayer de relever ce qui au lieu de créer de l’absence de dialogue, de l’éloignement, de l’hostilité, puis de la violence, peut fabriquer de l’échange, du besoin de réciprocité, de la confiance durable et, en définitive, de la paix. Comment une telle démarche peut-elle trouver sa voie parmi les scénarios qui se profilent ?

 

Les nouvelles perspectives

 

Avant d’échafauder des futurs possibles, il n’est pas inutile de rappeler quelques données de base. Celles-ci posent en effet le cadre dans lequel l’avenir peut se construire.

Le Moyen-Orient a vocation à être dominé par trois grands pays périphériques, mais influents sur le centre : l’Iran, la Turquie, l’Égypte. Trois pays de 80 millions d’habitants ou plus, 100 millions demain, très loin devant l’Arabie saoudite ou l’Irak. De ces pays, l’un, l’Iran, est riche en hydrocarbures, dispose d’une tradition de culture, peut bénéficier d’une économie diversifiée évoluée, même si la politique de sanctions internationales l’a handicapé, ce qui paradoxalement en fait pour demain une terre d’accueil des investissements internationaux. La Turquie et l’Égypte, celle-ci à une moindre échelle, sont des pays dépendants pour la satisfaction de leurs besoins énergétiques. Ils diffèrent en ceci que l’Egypte a pris ses distances avec le salafisme des Frères musulmans alors que la Turquie en a au contraire renforcé l’influence.

Pour importante qu’elle reste, la question pétrolière ou pétro-gazière pèse moins au niveau international, quand la Russie rivalise avec l’Arabie saoudite en termes de production et quand les États-Unis ont moins besoin du pétrole moyen-oriental à mesure de leur investissement dans le pétrole de schistes. La question pétrolière, et même gazière, tourne progressivement le Moyen-Orient vers l’Asie et ses gros demandeurs (Chine, Inde, Pakistan, et même Indonésie).

Aujourd’hui les facteurs générateurs de confrontation et de violence semblent se renforcer, avec un risque de fragmentation entre groupes et même à l’intérieur des groupes sur la base confuse de recentrages identitaires, revendications de territoires, recrudescences du banditisme mafieux, concentrations d’armes, impuissances étatiques et même valorisations de la cruauté comme stratégies de marque.

 

Malgré des efforts très louables pour commencer à régler la question kurde dans son pays et pour former un pouvoir partagé entre les principales ethnies, le Premier Ministre irakien, Abadi, se heurtera longtemps à la très grande difficulté de réintégrer pleinement les tribus sunnites, accusées d’avoir favorisé le développement de l’État islamique en Irak et au Levant et l’avancée militaire du soi-disant Califat.

Celui-ci a  peu de chances de durer longtemps ; s’il était décapité, il aurait beaucoup de mal à remplacer ses cadres dirigeants ; de plus ses moyens se réduisent et ses hommes reculent sur le terrain. Mais il peut laisser place à un terrorisme diffus, peut-être partiellement récupéré par les réseaux d’Al-Qaïda, difficile à déraciner.

Il pourrait y avoir au centre du Moyen-Orient des États très affaiblis, menacés d’éclatement ou d’instabilité durable (Yemen à cause de la poussée des Houtis ; Oman, Arabie, EAU, à cause de successions mal préparées ; Liban secoué par la crise syrienne ou de possibles poussées du Califat islamique ; ...)

Dans ces pays, les trois grandes nations périphériques sont déjà tentées de jouer les « parrains » de groupes antagonistes, l’Iran patronnant les Chiites ; l’Égypte les Sunnites opposés aux Frères musulmans ; la Turquie les objectifs  de reconquête des Frères musulmans.

La droitisation de l’État d’Israël fait elle aussi craindre des violences, car elle favorise la cause des organisations « de survie » que sont le Hamas et le Hezbollah.

 

Comme elles l’ont fait en Syrie, les grandes puissances interviennent maintenant en Irak, mais sont aussi actrices de la négociation de la question nucléaire iranienne ; elles tentent également d’être impliquées sur le plan économique : Russie, Chine, Inde sont de plus en plus actives dans cette zone où sont déjà présentes les nations occidentales. Car les pays sont ou réellement ou potentiellement riches ; des décennies de guerres font miroiter de grands chantiers de reconstruction ; et beaucoup de ces pays n’ont pas les élites et les structures pour mener à bien ces chantiers.

Tout ceci peut à bon droit nourrir le pessimisme. Pourtant des intérêts communs seraient de nature à favoriser des coopérations de ces pays entre eux et avec la communauté internationale. Certains sont d’ailleurs en partie pris en main par des structures d’origine ou de tradition occidentale. A partir d’eux, peut-être, pouvons-nous être un peu plus optimistes et ne pas laisser l’avenir dessiné par les faucons qui, quoiqu’antagonistes, semblent se retrouver pour construire le pire.

Pratiquement tous ces pays sont confrontés à des problèmes croissants d’éducation, qu’il s’agisse de l’éducation de base, des enfants en particuliers, de la formation d’élites ou l’apprentissage pour des populations nombreuses de chômeurs. Ceci est la conséquence d’une dynamique démographique forte combinée à l’insuffisance de structures adaptées, soit qu’elles aient été détruites par les conflits, soit que le statut des enseignants ait été mis en danger par les fondamentalismes. A cela s’ajoute la formation scolaire et supérieure des femmes, compliquée dans beaucoup de ces pays.

Il en va de même de la santé, les structures de base n’ayant jamais existé ou ayant été endommagées par les conflits. Les taux de mortalité enfantine sont élevés ; les blessés, amputés, malades psychiques, ... sont nombreux ; l’approvisionnement en médicaments est très inégal.

Plusieurs de ces pays doivent faire face aux conséquences des conflits sur l’habitat : populations déplacées, réfugiés (plus de quinze millions de réfugiés dans la zone), conditions précaires de logements ; ...

Les besoins agricoles ou alimentaires sont aussi de plus en plus évidents : les événements de Syrie sont partis d’un bourg agricole, comme en Tunisie. Combinés avec la problématique transfrontalière de l’eau, ces besoins ne peuvent être couverts que par des coopérations entre États de la région ou entre ces États et la communauté internationale.

Nous pourrions continuer cette liste, en prenant en considération les nécessaires échanges énergétiques (électricité notamment), l’apport de savoir-faire, ... : la satisfaction de besoins importants, dont les besoins élémentaires, devrait faciliter la rencontre et prendre le dessus sur les facteurs conflictuels.

 

Cela montre que dans un contexte général dont la dérivée pousse au pessimisme, il est possible de tirer des fils de dialogue potentiel. Tous les fils doivent pouvoir être tirés ; faut-il d’abord les voir et avoir envie de les tirer. La satisfaction de besoins vitaux de plus en plus manifestes correspond à des savoir-faire de l’Occident et en particulier de la communauté chrétienne. Comment celle-ci pourrait-elle prendre toute sa place dans la réponse à certaines attentes ? En guise de conclusion, je voudrais évoquer quelques pistes :

 

· Prendre de la distance avec les schémas politiques et économiques imposés par les anglo-saxons, au bilan aujourd’hui très discutable.

· Construire dans la satisfaction des besoins une dimension fraternelle qui ne place pas au premier plan les critères ethno-confessionnels.

· Former des élites nouvelles, les rendre performantes dans la construction de communautés ouvertes et les ouvrir à des formes positives de laïcité.

· Travailler ensemble, notamment avec les autres communautés religieuses, sur le sens profond de la rencontre. L’idéal pour le chrétien est de penser la rencontre comme une « missa sine nomine », une messe qui n’en a pas le nom, où les partenaires reconnaissent leurs limites, savent ce qu’ils doivent au Créateur, peuvent écouter ensemble des paroles qui font vivre, préparent ce qu’ils peuvent s’apporter mutuellement, se rappellent que le temps de l’injustice et de la violence est désormais aboli, se souhaitent mutuellement la paix et s’envoient ensuite vers leurs proches transmettre ce qui les tire vers le bien.

 

Tout cela est sans doute possible avec des hommes « de bonne volonté » : il n’en manque pas.

 

Hervé L’Huillier

 

 

 

 
Dernière modification : 20/01/2015