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Observatoire Chrétien de l'Entreprise et de la Société L'OCHRES exerce une mission d'observation des problèmes économiques et sociaux, particulièrement de ceux qui relèvent des interactions entre l'entreprise et la société.

Observatoire Chrétien de l'Entreprise et de la Société

L'OCHRES exerce une mission d'observation des problèmes économiques et sociaux, particulièrement de ceux qui relèvent des interactions entre l'entreprise et la société.

 
 
 
 
 
 

L’économie « collaborative » : nouvel avatar du capitalisme ?

Uber, Airbnb, KIssKIssBankBank, ou Blablacar,…Ces sociétés inconnues il y a quelques années forment maintenant un secteur important de l’économie appelé en anglais « sharing economy », ce qui se traduit (mal) en français par « économie collaborative ».

 

 Ce secteur connait une croissance très rapide : Aujourd’hui, Uber compte 5000 chauffeurs en France, soit dix fois plus qu’il y a dix ans ; Airbnb propose 40 000 logements en Ile-de-France, contre 50 il y a cinq ans ! Et la tendance ne fait que commencer : selon une étude réalisée par Ipsos  pour ING,  150 millions de consommateurs en Europe prévoient de mettre à disposition un de leurs biens à d’autres particuliers . A un tel niveau, le recours à la « sharing economy » reste encore moins répandu en Europe  qu’aux Etats-Unis  mais le mouvement devrait se poursuivre, puisque 32% des consommateurs européens envisagent d’y participer .

 

Il semble en effet que , plus qu’une mode, on assiste à une tendance de fond, à un déplacement des modes de vie dans lequel l’utilisation l’emporte sur la possession .La tendance s’est d’abord portée sur les biens les plus onéreux : la voiture et le logement . Mais elle gagne progressivement d’autres secteurs, par exemple le crédit participatif, les vêtements, les appareils électroniques,  les appareils ménagers…

 

Cet engouement des consommateurs européens s’explique d’abord par la volonté d’économiser de l’argent dans un contexte de crise ; Ainsi, en France, le budget moyen des Français, pour leur vacances d’été, s’est stabilisé à 892 euros en 2015, après trois années de baisses consécutives, d’après  une étude Opinion Way .

Mais, outre les économies à réaliser, l’autre motivation est aussi d’obtenir des revenus complémentaires .L’étude Ipsos évalue à 2500 euros par an en moyenne le complément de revenu perçu. Cependant, 74% des répondants ont gagné 1000 euros ou moins l’an passé . Enfin des considérations environnementales et sociétales (convivialité) entrent également en compte dans les motivations .

 

Ce mouvement de fond  vers le partage des biens peu ou mal utilisés (logements vides pendant les vacances, voitures garées dans le parking…) a été rendu possible par la création des nombreuses plateformes  qui viennent structurer l’offre économique . La désintermédiation que proposent les plateformes en ligne baisse le prix des biens proposés et le développement des technologies de paiement sur mobile a désinhibé les acheteurs les plus méfiants. Enfin la géolocalisation et l’Internet mobile rapprochent les consommateurs des services disponibles. Pour la qualité des services, le système de recommandation, de notation et de commentaire, s’est substitué au diplôme et à la certification .

Cette nouvelle approche, entièrement liée à la diffusion d’Internet a permis, en quelques années, la naissance et la croissance de sociétés qui atteignent aujourd’hui des tailles impressionnantes par les capitaux levés, mais infiniment plus modestes quant aux effectifs employés . Uber est ainsi valorisée plus de 40 milliards de dollars, soit un poids aussi important que celui d’Orange (ex. France Telecom). Mais elle emploie 1500 personnes contre 165 000 chez Orange . Airbnb est valorisée 13 milliards de dollars, l’équivalent de Peugeot, mais elle emploie 600 personnes au lieu de 190 000 etc…

En fait, ce qui fait la valeur de ces sociétés, c’est justement de ne pas posséder d’hôtels, de voitures, de capital « visible » . Leur  valeur se trouve dans une position prépondérante sur le marché, qui leur assure de servir de référence et leur permet de disposer de la base de données la plus large . On assiste donc a une nouvelle forme de capitalisme dans lequel  le « big data » et le logiciel dédié (« l’appli») remplacent les usines et les machines …Or les données  sont créées  par les utilisateurs de l’outil qui ne bénéficient pas des revenus générés . Ceux-ci sont captés par les grandes  firmes privées.

 

La nécessité d’arriver le premier et d’être le plus gros pour remporter  le marché (« le gagnant prend tout » ) conduit par ailleurs à aller chercher l’argent là où il coule en abondance . Une grande part des entreprises qui se répartissent le business de la « collaboration » sont adossées à des investisseurs traditionnels : grandes banques ou fonds de capital-risque . A titre d’exemple, Uber compte comme actionnaires les fonds BlackRock, Fidelity Investments et Wellington Management, ainsi que Google, via son fonds Google Ventures,  Goldman Sachs ou encore Jeff Bezos, le patron d’Amazon.

 

On est loin, on le voit,  de « l’économie du partage » telle que l’envisagent les concepteurs de logiciels libres, de sites « peer to peer » . ..

 

La contrepartie de la contribution des financiers à la croissance rapide est de parvenir le plus vite possible à l’équilibre financier, donc d’optimiser les marges . Cette optimisation porte en particulier sur deux domaines : la fiscalité et le droit du travail (pour les sociétés comme Uber dont l’activité peut s’assimiler à un pseudo-salariat) .

 

La taxation des revenus de l’économie collaborative s’est heurtée jusqu’à présent à une forme « d’omerta » de la part des plateformes d’intermédiation souvent basées à l’étranger et qui cachent  jalousement les données de leur membres .Cependant, pour prouver sa bonne volonté, Airbnb se charge, depuis le 1er octobre, de collecter la taxe de séjour à Paris, ce qui devrait représenter un chèque annuel de près de 6 millions d’euros pour la municipalité . Mais la société se refuse à fournir des déclarations pré-remplies à l’administration fiscale concernant les loyers encaissés par chacun de ses membres . Par ailleurs, le gouvernement, conscient d’un climat de « ras-le-bol » fiscal hésite sur la façon de taxer ce qui constitue après tout un complément de pouvoir d’achat. Dans ce contexte,  un rapport de la commission des finances du Sénat préconise que les revenus issus de l'économie collaborative soient centralisés et transmis automatiquement au fisc selon des modalités à préciser ( ?). Lequel fisc ne les taxerait qu'à partir de 5000 euros.

 

En ce qui concerne le droit du Travail, il existe  une tendance actuelle de la société contemporaine à la diminution du salariat et à la croissance de l’activité indépendante .De plus en plus de personnes quittent le salariat, par choix, par désir d’autonomie et de sens, et de plus en plus de salariés en sont chassés par l’entreprise. La société Uber a bâti son modèle économique sur le recours à cette main-d’œuvre, dite indépendante. Elle a depuis été imitée par de nombreuses start-up . Cela leur a permis de limiter les coûts .Car ces travailleurs ne perçoivent pas de salaire fixe, mais sont rémunérés à la tâche (sans paiement de charges sociales).

 

Ce modèle est aujourd’hui remis en cause :

- En France , depuis le 21 mars dernier, les VTC ont l’obligation d’adhérer au statut de de l’auto-entrepreneur . Sous ce régime, les charges sociales s’élèvent à environ 24% , soit environ 8 points de plus que le ratio entre les charges sociales supportées par l’ensemble des firmes de taxis et leur chiffre d’affaires .

 

- Aux Etats-Unis, plusieurs actions collectives (class action) visant Uber ainsi que d’autres sociétés dans le secteur des courses, de la livraison ou du transport de colis sont en cours devant la justice californienne . Elles sont lancées par d’anciens collaborateurs qui estiment qu’ils auraient dû bénéficier du statut de salariés, avec toutes les obligations que cela impliquait pour leur employeur .

Le 1er septembre, cette action a obtenu un succès important, le tribunal de San Francisco ayant rejeté la requête en annulation déposée par Uber , qui a décidé de faire appel de cette décision . Si cet appel échoue, un procès aura lieu, certainement en 2016 . En cas de défaite, c’est tout le modèle d’Uber qui  vacillerait, d’abord en Californie, puis potentiellement dans les autres Etats américains.

L’enjeu est immense pour Uber. Si ses chauffeurs américains doivent être salariés, l’entreprise devra leur garantir un salaire minimum, cotiser pour leur retraite et leur couverture santé et les indemniser pour leur frais d’essence, d’assurance et de maintenance de leur véhicule . Elle devra alors augmenter ses tarifs et abaisser ses commissions .

 

En Californie, cette affaire est surveillée de près, car son issue devrait se répercuter sur les autres procédures en cours . Elle aurait aussi des conséquences importantes pour toutes les start-up qui, comme Uber, se sont lancées en limitant les embauches . Pour ces dernières, ce sont des modèles économiques à repenser . Et du fait d’une moindre rentabilité, un accès moins aisé aux sources de financement, donc un développement moins rapide .

Pour éviter les incertitudes juridiques, mais aussi pour former leurs collaborateurs,  leur imposer des règles et des tenues vestimentaires, certaines sociétés, dans le domaine du transport, ont déjà décidé de prendre les devants et d’employer leurs personnel .

 

En définitive, on assiste donc à une lutte encore incertaine entre deux grandes tendances ; souplesse croissance, adaptabilité, génération d’emplois précaires d’un côté, protection et régulation de l’autre.

 En ce qui concerne la France, il semble que ce soit bien précisément la complexité et la rigueur de notre Droit du Travail, qui, paradoxalement,  aboutisse à générer des statuts « parallèles », plus souples, mieux adaptés aux fluctuations de l’économie, moins coûteux donc créateurs d’emplois  mais aussi moins protecteurs .

Cette observation, au-delà même de la question de « l’économie collaborative », renforce encore, si nécessaire,  le besoin urgent d’une révision et d’une simplification du Code du Travail, faute de quoi le risque de « contournements » deviendra de plus en plus important .

 

François Malrieu

 

 
Dernière modification : 18/11/2015