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Observatoire Chrétien de l'Entreprise et de la Société L'OCHRES exerce une mission d'observation des problèmes économiques et sociaux, particulièrement de ceux qui relèvent des interactions entre l'entreprise et la société.

Observatoire Chrétien de l'Entreprise et de la Société

L'OCHRES exerce une mission d'observation des problèmes économiques et sociaux, particulièrement de ceux qui relèvent des interactions entre l'entreprise et la société.

 
 
 
 
 
 

Remarques sur la déclaration de la Conférence des évêques de France 

La Conférence des évêques de France a fait paraître, le 13 octobre 2016, une déclaration, « Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique », largement saluée comme un texte important. Partant d’un regard sans concession sur les divisions de la société française, ce texte invite à surmonter celles-ci dans le dialogue, au sein d’une société où les cultures et les religions se rencontrent et où la place donnée aux questions de sens n’est pas étouffée par une perspective étroitement gestionnaire. S’il attire l’attention sur une question fondamentale, on peut douter que la voie qu’il propose soit réellement susceptible de permettre d’y répondre, tant il paraît irénique dans le regard qu’il porte sur la modernité, les sociétés multiculturelles et l’islam.

 

Un regard sans concession

 

Le texte des évêques part d’un regard sombre sur les divisions de la société française. « Plus que jamais, nous sentons que le vivre ensemble est fragilisé, fracturé, attaqué. Ce qui fonde la vie en société est remis en cause. Les notions traditionnelles et fondamentales de Nation, Patrie, République sont bousculées et ne représentent plus la même chose pour tous. ». « Les identités et différences sont affichées, et la revendication communautaire met à mal l’idée d’une Nation homogène. Il devient dès lors plus difficile de définir clairement ce que c’est d’être citoyen français, un citoyen qui s’approprie et partage une histoire, des valeurs, un projet. Certains restent ainsi en dehors du modèle français, étrangers à une communauté de destin. D’autres vivent mal ce sentiment de perte d’identité. C’est le terreau de postures racistes réciproques. »

Les évêques associent cette situation à un désintérêt des politiques pour la question du sens, au profit d’une perspective étroitement gestionnaire. « Depuis une cinquantaine d’années, la question du sens a peu à peu déserté le débat politique. La politique s’est faite gestionnaire, davantage pourvoyeuse et protectrice de droits individuels et personnels de plus en plus étendus, que de projets collectifs. Discours gestionnaires qui ont accompagné le progrès, la croissance, le développement de notre pays, mais sans se préoccuper du pour quoi. La richesse économique, la société de consommation, ont facilité cette mise à distance de la question du sens. Depuis le milieu des années 70, les difficultés économiques, la réduction des richesses, la montée du chômage, les incertitudes dues à la mondialisation, ont rendu ce rôle de simple gestionnaire et d’arbitre de plus en plus difficile, ne pouvant répondre aux questions plus fondamentales de la vie en commun. »

 

Un remède : le dialogue dans la pleine acceptation des différences

 

Un remède, affirment les évêques, doit être trouvé à cette situation. « Le contrat républicain permettant de vivre ensemble sur le sol du territoire national […] a besoin d’être renoué, retissé, réaffirmé. Il a besoin d’être redéfini. » Il s’agit de remettre en valeur, au-delà de la politique politicienne, l’importance du politique, lequel « affirme l’existence d’un ‘nous’ qui dépasse les particularités ».

Pour aller de l’avant, les évêques comptent sur une pleine acceptation de la diversité de la société. Il s’agit, tout en percevant « ce qui a construit et forgé notre pays », de « prendre la mesure de la richesse que des identités plurielles peuvent lui apporter en faisant émerger les liens d’unité au cœur même de cette diversité. » La pleine acceptation de toutes les religions, dans leur diversité, s’inscrit dans cette perspective. « La laïcité de l’Etat est un cadre juridique qui doit permettre à tous, croyants de toutes religions et non-croyants, de vivre ensemble. Elle ne doit pas dépasser son objectif en voulant faire de la laïcité un projet de société, qui envisagerait une sorte de neutralisation religieuse de cette société, en expulsant le religieux de la sphère publique vers le seul domaine privé où il devrait rester caché. Cette conception est néfaste pour la société. Elle ne respecte pas les personnes et engendre des frustrations qui vont conforter le communautarisme. Elle prive enfin la vie publique d’un apport précieux pour la vie ensemble. » Dans cette perspective, c’est à tort que « certains ont du mal à considérer que le religieux ait quelque chose de positif à apporter à la vie en société, et doutent que la religion soit un élément qu’on ne peut négliger pour la bonne santé du corps social. »

Pour dépasser les divisions, il faut dialoguer. « Sur le terrain du dialogue des cultures, nombreux sont les groupes et associations nouvelles, comme Coexister, qui travaillent avec énergie pour empêcher des oppositions et blocages culturels, et qui croient que la rencontre est non seulement possible mais féconde pour notre vie en société. » « Le vrai compromis est plus qu’un entre deux, simple résultat d’un rapport de force. C’est, à partir de positions différentes, entrer dans un vrai dialogue où on ne cherche pas à prendre le dessus mais à construire ensemble quelque chose d’autre, où personne ne se renie, mais qui conduit forcément à quelque chose de différent des positions du départ. Ce ne doit pas être une confrontation de vérités, mais une recherche ensemble, en vérité. »

 

Un certain irénisme

 

Etre ouvert, attentif au sens, dialoguer. Oui, bien sûr. Mais cela peut-il suffire et dispense-t-il de savoir aussi critiquer, débattre et, quand il le faut, lutter ?

Un point particulièrement surprenant est le regard porté sur l’islam. Il est bien dit que la présence de celui-ci dans notre pays fait partie des nombreux facteurs qui « contribuent à déstabiliser et inquiéter beaucoup », mais cette inquiétude n’est pas présentée comme fondée, et la contribution de l’islam à la désagrégation du corps social est passée sous silence. L’action des mouvements islamiques, entre wahhabites et Frères musulmans, visant à construire une contre-société hostile à la République est ignorée. A propos de laïcité, le texte parle des religions en général, et tient pour acquis que toutes ont un rôle positif dans la vie de la cité. Rien n’est dit sur le fait que toutes n’ont pas le même rapport à la République et que c’est le seul islam dont l’intégration dans celle-ci fait question. Quand il invite au dialogue, le texte évite de mentionner combien le monde musulman est peu prêt à celui-ci, ne serait-ce qu’entre ses diverses composantes – que l’on songe à la guerre sans merci que se livrent sunnites et chiites. Le fait qu’il y ait là une propriété fondamentale de l’islam, en raison de la fascination pour la certitude et l’unité qui est en son cœur, est résolument ignoré.

Est étonnante également l’absence de référence à la réalité des sociétés marquées par des identités plurielles et aux enseignements que l’on peut tirer de l’observation de celles qui ont existé ou existent encore sur la planète, comme l’ancien empire turc, l’Inde ou le Brésil. On a affaire dans tous les cas à des sociétés ségréguées et inégalitaires. De plus, sauf dans les cas, propres à certaines sociétés traditionnelles, où un cadre idéologique partagé par l’ensemble de la population légitime cette ségrégation et cette inégalité, ces sociétés sont marquées par de fortes tensions et un haut niveau de violence. La prétention du projet moderne à édifier une société hors sol, faisant coexister pacifiquement les cultures et les religions les plus diverses dans un cadre politique commun, l’unité politique étant alors supposée transcender cette diversité des cultures et des religions, s’est montrée à l’expérience illusoire. Certes, on peut trouver dans ces sociétés des rapports interpersonnels d’estime et d’amitié entre des personnes appartenant à des communautés différentes. Mais on ne peut extrapoler de ce niveau interpersonnel à un niveau social. De manière générale, dans toutes les situations sociales, aussi problématiques soient-elles (entre maître et esclave, entre membre d’une force d’occupation et membre d’une population occupée, entre ravisseur et prisonnier, etc.) il peut se nouer des rapports interpersonnels de qualité, mais qui restent à cet échelon interpersonnel. Les forces sociales qui entrent en jeu dès qu’on change d’échelle sont telles qu’il ne suffit pas d’un peu de bonne volonté, même imprégnée d’esprit chrétien, pour la surmonter – songeons au rapport, en Inde, entre chrétiens de hautes castes et chrétiens de basses castes. Cette réalité des sociétés plurielles est ignorée.

 

La manière dont est traitée la question du sens est problématique elle aussi. Certes, il est bien noté que la modernité conduit à une privatisation de la question du sens : « peu à peu, la modernité a fait apparaître un nouveau mode d’être où chacun construit son propre dispositif de sens indépendamment d’autorités traditionnellement pourvoyeuses de références. » Mais rien n’est dit sur la façon dont la question du sens se pose dans les sociétés plurielles. Un fondement de la paix civile dans ses sociétés est d’éviter de poser la question du sens à l’échelle de la société dans son ensemble et de l’abandonner à chacun de leurs segments. De ce fait ce qui est confié à l’Etat n’est qu’un rôle de gestionnaire de ce qui, restant commun, n’a justement pas de rapports avec ce sens. Il est incohérent de prôner, comme le font les évêques, l’acceptation d’une société plurielle et de demander simultanément à l’Etat d’être plus que simple gestionnaire.

 

Comment comprendre ce peu de réalisme ? Le texte affirme une volonté, louable, de ne pas se situer « en dehors du monde, en position de surplomb et de juge. » Il est très marqué par une vision postmoderne du « dialogue » entre points de vue, points de vue dont un dogme fondamental de la postmodernité est d’affirmer qu’ils se valent tous et que, quand il s’exprime, chacun d’eux doit avant tout éviter de choquer ceux qui ne le partagent pas. Dans ces conditions, tout élément de réalité dont l’évocation est susceptible de faire de la peine à ceux avec qui on est en relation doit être soigneusement censuré. Le texte affirme que la révélation chrétienne, depuis les origines, « fait alliance avec la raison » en même temps qu’elle « reconnaît des ‘semences du Verbe’ dans la culture ».  Mais, de fait, cette alliance paraît bien oubliée dès lors que la raison incite à regarder le monde en face, quitte à risquer de chagriner ceux en qui on ne veut voir que des amis.

 

Philippe d’Iribarne

 

 
Dernière modification : 16/12/2016