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Observatoire Chrétien de l'Entreprise et de la Société L'OCHRES exerce une mission d'observation des problèmes économiques et sociaux, particulièrement de ceux qui relèvent des interactions entre l'entreprise et la société.

Observatoire Chrétien de l'Entreprise et de la Société

L'OCHRES exerce une mission d'observation des problèmes économiques et sociaux, particulièrement de ceux qui relèvent des interactions entre l'entreprise et la société.

 
 
 
 
 
 

L’homme est à l’homme un roi

 

Avant-dire

 

La solennité du Christ-Roi, qui termine une année liturgique et donne un cadre général (notre ambition ultime pour travailler à un certain royaume) à l’année liturgique qui s’ouvre, permet de poser les bases d’une réflexion chrétienne sur le politique. C’est dans ce cadre que je veux lire l’interpellation bienvenue de la Conférence des évêques de France « Dans un monde qui change retrouver le sens du politique ». Oui il y a besoin en France – et ailleurs dans le monde – d’une mise en question de la conception du politique et des pratiques de la politique. Cette année, et c’est un événement heureux, la clôture de l’Année de la Miséricorde s’est invitée à la solennité du Christ-Roi, comme pour en éclairer le sens.

 

Quelles sont les caractéristiques de ce Roi dont les chrétiens s’engagent à servir le Royaume ? Contrairement à toutes nos références sur le pouvoir, c’est un Roi proche, si proche même qu’il réside à l’intérieur des âmes, des groupes, des peuples qui lui font place. Quand nous lisons « le Royaume des cieux est proche », nous avons tendance à lire ce mot dans le sens chronologique : le temps du Royaume s’approche. Mais c’est également vrai dans le sens du lieu, du réseau des relations, des procédures. Point n’est besoin pour atteindre le Christ-Roi de lui demander audience des mois à l’avance pour aller à je ne sais quel palais ; de faire partie des courtisans ou du premier cercle des puissants ; de graisser une patte, observer un code vestimentaire, traverser plusieurs postes de gardes, ou même être en règle : le Roi qui nous engage est là, accessible par la prière, vivant dans le temple intérieur comme à l’église ou dans la maisonnée où se partage fraternellement l’accueil ; présent dans le service que rendent tous ceux qui sont attentifs aux besoins humains, d’autant plus présent que les pauvretés ou les déceptions sont plus fortes ; dispensateur de biens par les sacrements, accueillant dans une communauté où chaque membre est une sorte de délégué de sa mission et oint spécifiquement pour cela. Et la Miséricorde éclaire cette vision d’une lumière exceptionnelle : le Royaume dont parlent le Christ et l’Évangile se caractérise par la présence transcendée de tous auprès de tous, présence bienveillante et féconde. Tout ça pour dire que pour le chrétien le politique a pour raison d’être la construction d’un modèle social où l’homme serait à l’homme un roi, un roi désireux de vivre et partager sa passion pour « la grâce et la sainteté, la vie et la vérité, la justice, l’amour et la paix », avec tout homme et tous les hommes quelles que soient les situations, les croyances, les épreuves,

 

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Sur cette base, voilà ce sur quoi j’aimerais que l’interpellation de la Conférence des évêques puisse donner lieu à débat, un débat qui aide à aller dans le sens de ce pays où l’homme serait à l’homme un roi.

 

1- Ce texte gagnerait à s’enrichir d’une vision de long terme. Les évêques le réclament des politiques (p. 19) (1)– à juste titre car la vision au loin permet les anticipations et une sorte d’apprivoisement de l’avenir -, pourquoi pas eux ou eux avec nous ? Quelques axes forts et sur lesquels beaucoup s’accordent mériteraient de servir de cadre de réflexion ; c’est à définir en commun. Je cite quelques pistes : un monde dans lequel la France pèsera de moins en moins en termes de population, de richesse, alors qu’aujourd’hui sa place dans les institutions mondiales est sans doute déjà excessive par rapport à son poids ; une Europe qui devra accueillir des centaines de milliers de migrants chaque année, majoritairement africains, mais peut-être aussi de plus en plus d’asiatiques ; des métiers qui n’existeront plus, avec une mention particulière pour l’agriculture, qui a joué beaucoup dans notre culture collective (et dans la parole chrétienne), et qui suscite de moins en moins de vocations ; des familles dans lesquelles les enfants seront citoyens de la mondialisation, avec un avenir radicalement nouveau pour les liens familiaux, le soutien des parents âgés, les patrimoines ; … mais je n’ai pas de qualité particulière à dicter cet avenir : c’est un excellent sujet de rencontres pour préparer la construction d’une vision d’avenir durable : vers quoi allons-nous ? que devons-nous prioritairement maîtriser ? qu’est ce qui est à risque dans nos repères collectifs ? Disons qu’aujourd’hui ces sujets alimentent des peurs compréhensibles et que nous nous devons les uns aux autres l’éclairage qui dessouche l’irrationnel et enclenche la confiance.

 

2- Oui, il y a une crise de confiance entre les peuples et ceux qui sont chargés de conduire les affaires publiques (cf. p.19). Oui, il faut redonner du sens à la démocratie : les campagnes de la dernière élection présidentielle américaine, où la promotion des candidats s’est faite sur le modèle des pires opérations publicitaires, dans un pays qui prétend instaurer la démocratie dans le monde, oblige à redéfinir le sens que nous donnons à ce terme et les exigences que nous aussi sommes prêts à nous imposer pour que la démocratie soit digne du politique. Et dans une perspective où l’homme serait à l’homme un roi, deux directions peuvent être suivies :

 

a) D’abord l’essentiel du politique doit se construire à partir des cercles de base ; le chapitre 10 dit clairement et de manière fondée que notre pays est capable d’initiatives : à cette fécondité la société doit donner sa chance. Porter une attention excessive sur les sommets des hiérarchies de pouvoir fait courir les risques de personnes-stars, de rites-spectacles, de parole-instrument, alors que le véritable lien politique se développe ailleurs. Et là il y a une piste : pouvons nous chacun de nous - et convaincre ceux qui nous entourent - de prendre une part de ce que nous attendons de l’État (éducation, accueil, réponse aux besoins, ...) pour nous-mêmes et nos voisins ?

b) Ensuite, et le texte des évêques le dit (p. 19-20), les hommes et les femmes qui accèdent à des fonctions élevées doivent être exemplaires. Pouvons-nous enrichir cette attente en proposant quelques pistes pour un contrat de confiance entre un représentant politique et ceux qui l’ont élu ? pouvons-nous par exemple nous interdire comme électeurs de demander des avantages personnels à nos élus ? Pouvons-nous contribuer à faire émerger une classe politique qui exerce ses responsabilités avec ses élus, en travaillant avec ceux qui l’ont élue (et pas seulement des consultants ou des collègues) ses décisions, en jouant parfois un rôle de modérateur, de stimulation ou d’accompagnement de façon à faire vivre le politique dans l’ensemble du corps social ? Pouvons-nous nous engager à féliciter un élu qui œuvre pour la croissance collective et à dénoncer les comportements qui suscitent méfiance ou rejet ?

 

3- Les évêques souhaitent revaloriser un esprit de dialogue. Ils pointent à juste titre les difficultés d’une telle ambition :

a. Un contrat social fragilisé, où les uns et les autres ne sont pas équitablement parties au contrat, ce qui ne peut favoriser un dialogue équilibré ;

b. Des différences culturelles, telles que le difficile accès au sens des mots et même l’impossible rencontre de groupes humains constituent des obstacles pour établir entre eux des relations dans lesquelles les uns et les autres se sentent pleinement compris et écoutés ;

c. Des mots invités en permanence dans les débats de manière incantatoire, vidés de leur caractère mobilisateur par une instrumentalisation grossière – on l’a vu après les attentats de Paris ;

d. Les repères collectifs contestés, consommés dans une perspective individualiste, ou la tentation du plus fort de négliger les avis qui ne sont pas conformes à ses désirs ; …

e. D’autres facteurs pourraient être cités : l’exclusion due aux nouvelles technologies, les faux dialogues suscités par les réseaux électroniques, …

À juste titre les évêques, dans le chapitre 8, indiquent que ces difficultés à dialoguer entraînent déclassements, indifférences ou violences. Il y a des voies à promouvoir pour progresser dans ce contexte : dans l’enseignement sportif (en club ou à l’école) mettre l’accent sur la formation d’arbitres ; dans les classes terminales, les formations supérieures, la formation professionnelle continue, imposer des formations à la médiation ; … ; donner de son temps pour l’alphabétisation ; …

Toujours dans ce chapitre 8, les évêques font un « petit éloge du compromis ». J’ai beaucoup de mal à adhérer à ce terme. Aujourd’hui, l’expression « sortir par le haut » d’un conflit, d’une discussion, d’une impasse, … semble s’imposer. Je la trouve mille fois préférable. A tort ou à raison, l’expression de compromis fait référence à une recherche dans laquelle chacun est invité à amputer ses attentes (2). Il y a quelque chose qui sonne faux dans cette attitude dans laquelle on admettrait que l’une des parties est incapable d’accéder aux exigences qui sont nécessaires pour résoudre une situation, même si ces exigences ont créé un blocage. Il y a dans le dialogue une éducation réciproque, un exposé rigoureux des situations, une référence éventuelle à des principes fondateurs de la confiance et de la vie du groupe, qu’il ne faudrait pas pallier, parce que là est la vraie charité. Bien entendu, pour conduire un dialogue fécond, il convient d’être attentif à ne pas maximiser ses attentes ou provoquer l’autre partie, mais toute situation doit être envisagée avec une volonté de vérité. Et assez souvent il faut accepter qu’il y ait un gagnant et un perdant ; mais on peut traiter avec dignité la partie qui a perdu. Je n’imagine pas que l’on puisse utilement chercher un compromis avec Daech ; ou que dans une transaction ou un projet, si une partie triche, on puisse chercher un compromis avec elle. « Amour et vérité, justice et paix », telle me semble la règle à suivre dans cette ambition de la parole partagée, pour que l’homme soit en effet un roi pour l’homme.(3)

 

4- Il y a un autre point sur lequel je crains d’être en désaccord. Dans la conclusion, les évêques écrivent : « nous pensons que les vraies solutions aux problèmes profonds de notre société ne viendront pas d’abord de l’économie et de la finance … » (p. 70). Cette affirmation est quelque peu contradictoire avec ce qui est écrit p. 33 : « la grande injustice – qui devrait être la priorité absolue de notre société – est le chômage. » Je soupçonne une vision à charge de l’économie et de la finance. A-t-on assez lu le livre de Jean Tirole, Économie du bien commun ? Ce livre est un service ; c’est un livre pour nous. Voilà une vision à la fois équitable et stimulante de l’économie, loin des caricatures, des réductions ou des formules incantatoires. Je crois que, de façon urgente, nous avons besoin de mettre en dialogue des hommes politiques et des responsables économiques de qualité (il n’en manque pas). L’économie fabrique la maison commune, elle porte une grande part du social : elle est de nature à trouver une place pour chacun, à donner à chacun les moyens de devenir lui-même en relation avec les autres, à s’intégrer dans le projet de quelqu’un d’autre, à dépasser ses épreuves. Beaucoup de nos ambitions pour l’homme se réalisent « par elle, avec elle et en elle ». Il y a dans l’économie bien des aspects qui permettent à l’homme d’être un roi pour l’homme ; le Christ d’ailleurs a souvent explicité la vision du Royaume en prenant des exemples dans la vie économique. Et il y a aussi une mission de service de la finance (voir le livre de J. Tirole). Responsables politiques et économiques, de même que citoyens et acteurs dans l’économie, travaillent pour le même objectif. Leurs pratiques ne sont pas les mêmes, mais tant aux uns qu’aux autres les chrétiens ont mission de donner le goût du service, de la vision de long terme, de l’autonomie, du travail en commun, du don de soi, du désir de s’élever, … Bien sûr l’économie ne comble pas certaines faims essentielles, mais tant que l’on n’a pas donné à chacun une place, les questions de sens, la revendication de fraternités à tout bout de champ ou l’accès aux richesses spirituelles ont un écho modeste. Il a été de bon ton dans le clergé autrefois de fustiger la sphère économique, d’en caricaturer les faiblesses, d’en oublier la nécessité et les bienfaits, voire d’y monter telle catégorie contre telle autre ; sortons de ce débat par le haut. Pour moi, oui, l’économie apportera une part importante des vraies solutions aux problèmes de notre société : elle a besoin d’être construite dans l’estime, le partage confiant sur les questions essentielles de la société et sur les craintes face à l’avenir, le souci de justice, le pardon des fautes, l’ambition de faire grandir l’homme, le dialogue avec les sphères éducatives, politiques et culturelles, le juste usage de l’argent. Une économie efficace et équitable est un bien commun essentiel de la communauté humaine.

Pour être concrets, que pouvons-nous faire pour que les entreprises prennent le risque de l’homme au lieu d’être hyper frileuses devant l’embauche, la formation ou la promotion ? Il me semble que là est la clé de bien des attentes de notre pays.

 

5- Dans le document des évêques, une revendication traverse l’ensemble : des médias plus responsables. C’est un point essentiel. La culture française des journaux, en particulier des quotidiens et des hebdomadaires, a longtemps été d’une belle ambition. Les plus anciens ont été porteurs de civilisation ; d’autres, plus récents, se sont fondés comme des cris de guerre pour défendre des valeurs fondatrices ; pour la majorité d’entre eux, ils ont eu longtemps un sens élevé de la qualité de la rédaction, de la véracité des faits, de la place donnée à l’expression des opinions. Les premiers médias audiovisuels s’en sont inspirés et ont donné une grande place aux émissions culturelles avec une qualité que l’écrit seul ne peut atteindre. Tout cela semble bien lointain.

 

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Nous pouvons intervenir en écrivant aux divers médias, soit à leurs directeurs, soit aux journalistes eux-mêmes, soit aux médiateurs (beaucoup en ont un), soit si nécessaire au CSA. Moi le premier je n’ai pas la culture de la félicitation ou de l’encouragement, il faut peut-être changer et entrer en dialogue avec le monde médiatique, de manière aussi à pouvoir protester, dire son désaccord, faire évoluer, et éventuellement se désabonner en expliquant pourquoi, si l’on n’est pas compris.

 

Hervé l’Huillier

 

 

 

 

 

 

 

 
Dernière modification : 16/12/2016