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Observatoire Chrétien de l'Entreprise et de la Société L'OCHRES exerce une mission d'observation des problèmes économiques et sociaux, particulièrement de ceux qui relèvent des interactions entre l'entreprise et la société.

Observatoire Chrétien de l'Entreprise et de la Société

L'OCHRES exerce une mission d'observation des problèmes économiques et sociaux, particulièrement de ceux qui relèvent des interactions entre l'entreprise et la société.

 
 
 
 
 
 

Quels progrès de notre société souhaitons-nous ?

Cette question est d’une portée philosophique qui me dépasse, mais j’observe qu’elle se fonde sur l’hypothèse d’un progrès possible, sinon dans l’immédiat vers une « société bonne », en tout cas vers une société meilleure. Pour y répondre, il nous faut d’abord écarter les faux-semblants : tous les « il n’y a qu’à » et même les énoncés de programmes électoraux qui, en plus ou moins cent mesures, prétendent répondre aux revendications dans l’air du temps. Il faut aussi reconnaître que cette question invite à se situer dans le temps long, car le progrès véritable ne se décrète pas du jour au lendemain ; il est de l’ordre des germinations patientes. Cela impliquera la longue persévérance quelle que soit l’évolution des conjonctures, même si leur mise en oeuvre devrait être immédiate et sans esprit de retour dès que les choix auront été faits. Avant de tenter d’identifier ces progrès, il s’agit enfin d’être au clair sur le temps que nous vivons et la société que nous souhaitons.

 

Le temps que nous vivons

 

Notre monde, aujourd’hui, est celui d’un redoutable changement d’époques. Il est fait des lourdes conséquences des erreurs passées ou récentes, de grands dangers que nous voyons se profiler, mais aussi de grandes chances qu’il faudrait savoir discerner comme des dons de Dieu à notre temps et exploiter audacieusement. Nous pourrions y discerner un Kairos, un moment favorable à saisir.

Au terme d’une étude très fouillée des circonstances actuelles, le grand économiste britannique Nick Stern conclut que, suivant la manière dont nous ferons face à ces dangers et à ces chances, notre monde pourra être soit le pire de l’histoire de l’humanité, tissé d’inégalités insupportables, de violence et de chaos, soit le meilleur – d’où l’importance de choisir pertinemment les progrès à accomplir.

 

Vers quelle société ?

 

On ne peut, évidemment, définir ces progrès qu’à partir d’une réflexion sur la société vers laquelle nous souhaitons aller. D’un point de vue purement laïque, nous pouvons nous rallier à la définition de la société bonne de Paul Ricoeur : « Une société avec et pour les autres sous des institutions justes ». Encore faut-il expliciter clairement ce que nous pouvons lire sous les mots de Ricoeur :

 

·  une société avec les autres, c’est-à-dire apaisée et avançant résolument vers l’unité du monde, à laquelle nous conduisent, à une vitesse inconnue jusqu’ici, les avancées de la mondialisation ;

 

·  une société pour les autres, c’est-à-dire faisant une place première à la valeur de fraternité, telle d’ailleurs qu’elle est affirmée à l’Article I de la Déclaration universelle des droits de l’homme1 ;

 

·  parlant aujourd’hui, Paul Ricoeur aurait élargi cette définition au respect scrupuleux de la Terre et à l’obligation de tenir compte de la finitude de ses ressources et des désordres climatiques que l’activité humaine a provoqués ;

 

·  la référence enfin à des institutions justes soulignant la nécessité d’une vigilance démocratique constante et celle de faire en sorte que, dans chaque situation, quelle que soit sa condition, l’homme puisse prendre une part active à la vie de la cité.

 

Soulignons surtout que, comme il s’agit de progrès d’une société humaine, la dimension d’humanité plénière devient centrale. On ne peut, dès lors, tenir pour progrès que ce qui place notre société sur une trajectoire durable d’amélioration de la condition humaine dans sa dimension universelle. Il est indispensable en effet de prendre en compte cette dimension universelle de la société mondiale dans laquelle viennent s’insérer toutes les sociétés particulières : aucune société nationale ne peut légitimement prétendre aspirer à une société bonne si elle ne prend pas en compte, dans toute la mesure de ses moyens, les éléments centraux du bien commun universel tels qu’ils ont été définis lors des Objectifs de Développement Durable adoptés par les Nations Unies en septembre 20152. Tout programme d’action d’une société, quelle qu’elle soit (locale, nationale ou continentale) qui ignorerait ces dimensions manquerait la cible de progrès véritables.

 

Il faudra enfin situer cette définition du progrès dans une dynamique qui est celle de la foudroyante accélération de l’histoire que nous connaissons aujourd’hui. Elle appelle un processus permanent d’adaptation et de renforcement des éléments de progrès qui seraient réunis. Faut-il ajouter que les chrétiens pourront avancer dans cette perspective en renouvelant leurs propres engagements pour le bien commun universel à la lumière de la définition fournie par Gaudium et Spes en son § 263 avec sa visée universelle, son accent sur l’épanouissement de tous, à commencer par les plus pauvres, dans un humanisme intégral ouvert à la transcendance ?

 

Vers quels progrès de la société française ?

 

On l’aura compris, les considérations ci-dessus invitent à reconsidérer en profondeur notre système économique et social par la poursuite au moins de trois objectifs essentiels :

1. Le développement des pays pauvres, tout particulièrement africains, compte tenu de notre proximité avec ces peuples et de leur poussée démographique. La création d’emplois en Afrique devrait devenir un axe central de nos politiques. Nous devrions désormais considérer la croissance africaine non seulement comme une source de création d’emplois indispensable pour le continent de la jeunesse du monde, mais aussi, à travers la prospérité accrue de ce continent, comme une source d’activité pour l’Europe et la France ;

 

2. La révolution écologique doit nous amener à considérer l’environnement non plus comme un secteur dépensier devenu prioritaire, mais comme un axe de l’action gouvernementale aussi fondamental que la maîtrise des finances publiques et inspirant tous les secteurs de l’État ;

 

3. La participation plus active et responsable des principales catégories d’acteurs à la promotion de ces axes de progrès :

 

· Celle de chaque citoyen, quelle que soit sa condition : pour la faciliter, un effort d’éducation civique devrait être entrepris à tous les niveaux contrecarrant toutes les poussées des populismes ;

 

· Celle des entreprises : de plus en plus, les évolutions de l’économie dépendront du secteur privé. Il importe donc que les entreprises soient invitées, par la modification de leur statut législatif, à prendre en compte d’une manière explicite les besoins de toutes leurs parties prenantes et en particulier de leurs salariés et de leur environnement, et non plus exclusivement les intérêts de leurs actionnaires. S’agissant de la mise en oeuvre de l’Objectif n°10 des Nations Unies invitant à lutter contre la croissance actuelle des inégalités à l’intérieur de la plupart des pays, il apparaît que les entreprises, par leur politique de rémunération, pourraient jouer un rôle majeur dans l’inversion d’une tendance à cet accroissement des inégalités qui est une des plaies de l’économie mondiale aujourd’hui. Elle devrait s’assurer que le taux de croissance des rémunérations les moins élevées soit supérieur à celui des agents les plus favorisés.

 

·  Celle de l’État : il devrait s’appliquer à lui-même et promouvoir parmi les citoyens une politique de frugalité rendue indispensable par un niveau d’endettement qui étouffe de plus en plus sa capacité d’intervention dans ses secteurs prioritaires de responsabilité et notamment l’éducation, ainsi que des actions sociales rigoureusement ciblées.

 

· Celle de l’Europe : l’Europe traverse aujourd’hui une crise majeure. Il importe qu’elle sache en profiter pour se renforcer et avancer vers son unité politique. Seule, celle-ci assurerait à chacun de nos pays une représentation au sein des organismes de gouvernance d’un monde multipolaire, leur donnant une chance de participer à la promotion du bien commun universel. Ils pourront ainsi contribuer à la mise en place des institutions nouvelles nécessaires à la gestion d’un monde de plus en plus solidaire dans ses chances et dans ses risques. Cette tâche est d’une grande difficulté. L’exceptionnelle expérience historique de l’Europe pourrait être une précieuse source d’inspiration.

 

Michel Camdessus

 

 
Dernière modification : 19/11/2018