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Observatoire Chrétien de l'Entreprise et de la Société

L'OCHRES exerce une mission d'observation des problèmes économiques et sociaux, particulièrement de ceux qui relèvent des interactions entre l'entreprise et la société.

 
 
 
 
 
 
 

Rencontre-débat du 11 janvier 2020

Qu’est-ce que : Poser un regard chrétien sur l’actualité ?

(Conférence-débat du 11 janvier 2020 avec les capteurs sociaux)

 

 

 

Le Père Richard Escudier, curé de Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, nous accueille dans la crypte de l’Eglise par ces mots : « Aidez-nous à avoir un regard chrétien sur l’actualité », ce qui pose de nombreuses questions relatives à l’information. Quelle objectivité ? Quels outils ? Comment sortir de l’émotion ? de la propagande ? Comment garder l’espérance ? Ne pas s’en tenir à un regard négatif ? Il exprime son souci, en tant que curé de paroisse, de pacifier, d’aider la réflexion, pour éviter la division de la communauté face à l’actualité.

De fait l’actualité est une des grandes clefs de notre attention au monde, dit Hervé L’Huillier, président de l’Ochres. L’information est omniprésente, nous la prenons souvent comme un produit fini, sans esprit critique, alors que nous avons besoin d’un matériau solide pour bâtir notre rapport au monde et à autrui.

 Il présente la synthèse des réponses au questionnaire adressé aux capteurs et membres de l’Ochres sur notre attitude en tant que chrétien face à l’actualité :

La presse écrite quotidienne et hebdomadaire est le mode d’information privilégié. Avec les publications expressément chrétiennes et les cercles de connaissances, cela représente près de 70% des sources d’information, alors que les réseaux sociaux sont peu cités (6%). L’intérêt se porte principalement sur les faits (41%) plutôt que sur les personnes et les structures, ce qui traduit la recherche d’objectivité.

Avoir un regard chrétien sur l’actualité, c’est d’abord (37%) se référer à la doctrine sociale de l’Église avec les valeurs qu’elle porte (bien commun, justice et paix, option préférentielle pour les pauvres…). Et ensuite (27%), avoir une exigence d’approche : recherche de la vérité des faits, pas de jugement des personnes, liberté d’appréciation… Ce regard pousse d’abord à la confrontation des idées et au discernement (43%), puis à l’action (35%) et à la prière (22%), dans une étroite imbrication qu’exprime le psaume 77. (Voir le questionnaire et l’intégralité de cette synthèse dans la présente Note).

 

Comment choisir et traiter l’actualité dans une perspective chrétienne ?

 

Frédéric Mounier, ancien correspondant de La Croix au Vatican et responsable de l’émission « Face aux chrétiens » sur KTO, Radio Notre-Dame et RCF, avec « La Croix », rédacteur en chef de la revue jésuite Laennec, analyse le contexte marqué par l’effondrement de la presse papier et l’explosion du web.

Certaines publications ont abandonné leur production papier, d’autres s’efforcent de concilier le papier et le numérique, comme La Croix. Il en résulte une « vaporisation » de la vision globale du monde : en feuilletant un journal papier, on est obligé de s’intéresser à tout, y compris au sport…, si on va sur le web, on choisit directement ses centres d’intérêt et on perd toute vision globale. Que deviennent alors l’honnête homme ? le fonds culturel commun ? Chacun reste dans sa bulle, première étape de « l’archipel » décrit par Jérôme Fourquet. La multiplication des bulles cognitives favorise le passage de la conversation à l’altercation, à la violence. Le dialogue devient impossible, d’où les mouvements comme celui des Gilets jaunes. Sur les réseaux sociaux, l’anonymat favorise les violences et attaques permanentes, les journalistes notamment sont pris à partie. Sur son blog romain, F. Mounier subissait des attaques anonymes.

On assiste également à une « vaporisation » des institutions fondatrices de la vie sociale (partis politiques, maires, parlementaires, écoles, églises…), aujourd’hui contestées et attaquées. Un maire sur deux refuse de se représenter. Les nouveaux députés issus de la société civile, recrutés sur Internet, sont incompétents. Des écoles maternelles sont incendiées. La culture religieuse s’effondre : nous sommes la dernière génération de pratiquants. Il en résulte la hausse du populisme et de l’individualisme, le refus des experts, une société libertaire où les faibles sont « Gilets jaunes ». Le pouvoir politique tente de nouvelles structures comme le grand débat ou la convention citoyenne sur le climat : le Président s’exprime assis au milieu de ses membres… Les codes de base : bonjour, merci, après vous, pardon… s’éloignent. Les « ismes » dénoncés par Benoît XVI prévalent : individualisme, relativisme, hédonisme, libéralisme…  

Dans ce contexte, comment choisir l’actualité ? En repérant les lames de fond et non seulement l’écume. En se tenant à distance de l’ogre médiatique qui « lèche, lâche puis lynche » ses idoles, alors que certains sujets ne sont jamais traités. En se gardant des automatismes et des conformismes, par exemple écologique : si on suit à la lettre toutes ses prescriptions, on ne peut plus rien faire, ni manger. Il faut prendre du recul et dire non à l’intégrisme vert.

Comment traiter l’actualité ? Pour Jacques Chancel, en donnant aux gens non pas ce qu’ils aiment mais ce qu’ils pourraient aimer. Pour l’information religieuse, face à l’extrême diversité des sensibilités, il faut se tenir au centre de la nef, entre la Communauté Saint-Martin et la Mission ouvrière. Il faut faire de la pédagogie, refuser l’hystérisation, donner la parole à ceux qui agissent, sans dogmatisme, sans violence.

D’où peuvent venir la lumière ? l’espérance ? : De la doctrine sociale de l’Eglise.

Oui, mais :

Je professe le Notre Père, or la paternité est en voie de dissolution,

…le Christ, Fils de Dieu, et les modes de filiation se dissolvent,

…l’Incarnation, alors que le virtuel s’impose et prend la place du réel,

      …la différence des sexes, alors que se profile un monde non binaire, que le genre relève d’un choix personnel et culturel, homme, femme, autre,

…la dignité de l’homme appelé à dominer la nature, ce que conteste l’antispécisme

…la résurrection, alors que l’on cherche à abolir la mort.

 

Reste tout de même la puissance subversive du pardon.

 

Comment faire des événements des matériaux porteurs de sens ?

 

Philippe d’Iribarne, sociologue, Directeur de recherches au CNRS, observateur privilégié des fractures sociales ou du fait religieux, en particulier de l’Islam, note que l’existence d’une vision commune chrétienne a disparu, même chez les Evêques. Peut-on revenir à la base, c’est-à-dire à l’Evangile ?

Au fond de l’homme, il y a un besoin de sens et une tendance naturelle à rechercher la vérité car : « la vérité vous rendra libre » mais les hommes se construisent des univers parallèles très déconnectés du réel, comme le marxisme pour qui la lutte des classes explique tout ou l’écologie aujourd’hui. Les chrétiens sont souvent à la remorque de ces mondes parallèles. Or dans l’Evangile, le Christ déconstruit les simplifications et ramène aux faits, au réel. Ainsi, face à la femme qui lui verse du parfum sur les pieds lors du repas chez Simon le pharisien, ou lorsqu’il désigne la pièce de monnaie à l’effigie de César il invite ses interlocuteurs à regarder, la manière dont la femme agit, la figure qui est sur la pièce.

L’Evangile parle sans concession de la réalité, l’attitude évangélique est de lutter contre le virtuel qui détourne de la réalité. Or les chrétiens se construisent aussi des univers en abolissant des parts différentes de la réalité, ce qui donne à la fois la communauté Saint-Martin et Golias. Face à l’actualité sociale, on trouve l’opposition entre E. Macron, qui regarde le monde à travers le prisme de la modernité, et P. Martinez, qui le regarde à travers celui du refus d’un capitalisme sans âme. Matzneff a été naguère encensé pour sa liberté de pensée face aux réactionnaires alors que les chrétiens réprouvaient son attitude, aujourd’hui le regard sur lui a bien changé du fait que l’on a changé de grille de lecture.

Si l’on fait parler les catholiques sur l’Islam, pour les uns, le musulman, c’est l’autre, le lointain, que le chrétien doit accueillir comme un frère, sans poser de questions, au point que, dans un congrès d’islamologues chrétiens, parler de l’Islam a été vu comme une dérive ; pour les autres, on reconnaît l’arbre à ses fruits, et il faut s’interroger sur la liberté de conscience et le statut des femmes dans les pays musulmans et un regard de méfiance prévaut

 Comment faire un lien entre ces positions ? En distinguant les doctrines et les personnes, de même que le Christ dans l’Evangile manifeste sa haine du péché et son amour des pécheurs. Or dans la mentalité contemporaine, cette distinction est souvent refusée. On tend à opposer ce que l’on a ou non le droit de faire, et il est interdit de critiquer la manière d’être de quelqu’un, ou même de suggérer qu’elle puisse faire problème si « c’est son droit ». On le voit avec les réactions à la Campagne d’Alliance Vita pour défendre la maternité et la paternité, accusée d’aller à l’encontre du « droit » à l’avortement et à la PMA. Il ne faut pas se laisser impressionner, tenir à la différence entre les personnes d’une part, sur lesquels une perspective chrétienne incite à avoir un regard plein de nuances, et ce qui relève des droits, des structures, des idées, qui peuvent être hautement contestables, d’autre part. On peut les condamner, sans se croire obligé de céder à l’esprit du temps.

 

Comment poser un regard libéré sur le monde qui nous est confié ?

 

Pour Michel Camdessus, ancien gouverneur de la Banque de France, ancien Directeur général du FMI (1987-2000), ancien membre du Conseil pontifical Justice et Paix et président des Semaines sociales, les forces du bien et du mal sont imbriquées dans ce monde où, selon Saint Augustin, « le bien ne fait pas de bruit, le bruit ne fait pas de bien ».

 Le souci du bien commun universel, la faculté d’émerveillement, ne sont pas prégnants. Un seul regard est vraiment libéré, celui du Christ. Il l’a payé très cher. Il y a dans l’Evangile des béatitudes du regard : Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez… Heureux, Thomas ceux qui croient sans avoir vu… Heureux les cœurs purs… ils verront Dieu, et des malédictions : l’homme riche qui ne voit pas Lazare, le prêtre et le lévite qui passent leur chemin sans voir le blessé, ceux qui refusent de voir les signes du temps.

Nous ne pouvons nous attribuer à nous-mêmes un regard libéré, notre regard est trop souvent apeuré, intimidé, voilé, indifférent. Mille écailles sur nos yeux nous empêchent de voir l’éléphant dans un magasin de porcelaine. Nous devons prendre conscience de ce qui limite notre acuité. Comment mener ce travail de libération ? de discernement ? Par le dialogue et le partage en équipe car « il n’est pas bon que l’homme soit seul ». Cela ressemble à l’Ochres.

Comment regarder librement le monde qui nous est confié ? L’Eglise ? Les pauvres toujours à notre porte ? Quid de notre devoir de gens d’influence ? Souvenons-nous du fait que les malheurs de l’histoire sont une succession de signes des temps mal lus. Il faut lire avec justesse ces signes pour déceler les chances, orienter le regard sur des « bénédictions cachées » qui peuvent être des « moments favorables ».

Cette notion vient d’un membre de l’Académie des sciences de l’Inde : alors que la culture de consommation met en péril notre planète, il suggère de voir dans l’obligation de sobriété et de frugalité une « bénédiction cachée ». Il y en a d’autres : la construction européenne, la coopération et la fraternité universelles, notamment des jeunes et leur sensibilité écologique, le changement de la place de l’entreprise dans la société et une plus vive conscience de sa responsabilité sociale, le dialogue interreligieux (déclaration commune du Pape François et de l’imam d’Al Azhar). Il faut élargir notre regard sur le monde : « Voici, levez les yeux et regardez les champs, ils blanchissent pour la moisson »

Mais il y a aussi des dangers mortels : la montée des inégalités depuis 30 ans, les perspectives écologiques désastreuses et le temps déjà perdu, la menace du feu nucléaire par la dissémination.

Il nous faut voir et attester dans nos engagements de ces bénédictions cachées pour vaincre la peur « d’habiter le futur, notre demeure ancestrale », selon les mots du Cardinal Etchegaray (Voir le texte intégral de cette intervention dans la présente Note).

 

Débat

Virtuel et réel

S’il faut se méfier des univers virtuels, nous avons cependant besoin de critères donnant corps à un projet commun, dit L. Sangouard. Oui, répond P. d’Iribarne, mais il faut se garder de croire qu’on a trouvé une recette miracle. Face à des imaginaires mortifères, il faut ramener au réel, c’est une forme d’incarnation.

Comment jeter des passerelles entre tous ces univers, qu’il s’agisse par exemple de limitation de vitesse ou de pesticides, demande F. Mounier ?

 

Islam

L’actualité peut sembler purement négative, or il y a des choses qui marchent, par exemple l’Islam en Asie. On peut en effet parler de deux Islam, celui du Moyen Orient et celui de l’Asie, dit M. Camdessus.

En Indonésie, l’Islam est ouvert au pluralisme, dit P. d’Iribarne, mais il est en train de se radicaliser. Le texte du Pape et de l’Imam d’Al Azhar est à ses yeux catastrophique car il crée la fiction du dialogue, la réalité disparaît. Le Pape nie la réalité de l’Islam, il s’en tient au dialogue, ce n’est pas raisonnable. On ne peut pas dialoguer avec les sunnites tant qu’ils n’admettent pas une étude critique du Coran telle que les chrétiens l’ont faite de la Bible, en acceptant de venir des juifs.

C’est une étape de la part de l’imam d’Al Azhar, dit M. Camdessus.

Oui mais que représente-t-il ? dit F. Mounier. Il est très difficile d’avoir des interlocuteurs représentatifs de l’Islam.

Mais il est vrai que si on ne se parle pas, on se tue. Il faut donc saisir toutes les occasions de dialogue, dialogue de vie, dialogue en vérité. Il faut garder sa liberté vis-à-vis des autorités, dit H. L’Huillier.

Un mot n’a pas été prononcé, c’est l’amour, dit D. Gautier-Sauvagnac, car « amour et vérité se rencontrent ». Oui mais les chrétiens doivent-ils être le sel ou le miel de la terre ? interroge P. d’Iribarne.

 

Inégalités

Y a-t-il vraiment une croissance des inégalités ?  Oui répond M. Camdessus. Et cela va se dégrader encore. Il faudrait attendre 2090 pour que les courbes de croissance des pauvres et des très riches se croisent. H. L’Huillier relève la croissance des GAFA, l’explosion du luxe, des très grosses fortunes. Cette richesse extrême crée une culture de non partage qui va de pair avec un refus d’enfants. La synergie du luxe et de l’armement entraîne la corruption au détriment de la croissance, notamment en Afrique.

Oui mais en Inde et en Chine, les classes moyennes progressent, dit F Mounier. Partout le niveau de vie s’améliore, même si cela crée des frustrés du grand banquet de la consommation, les Gilets jaunes, les femmes seules… Dans les pays anglo-saxons, des circuits philanthropiques s’organisent.

Aux inégalités de richesse s’ajoute un déficit de compétences et de connaissances, auquel remédier par la promotion du travail et l’éducation.

 

Financement international

Les besoins d’investissements croissent de façon vertigineuse, dit M. Camdessus, l’épargne existe mais il faut la mobiliser, développer l’épargne solidaire. Cela suppose un changement de pratique des grandes institutions financières mondiales. Elles ont prêté à long terme. Elles devraient octroyer des garanties pour que les fonds privés s’investissent dans ces besoins, plutôt que dans des prêts à taux zéro. Il faut prendre un peu de risque pour le bien commun. Il faut aussi revenir à des annulations de dettes.

 

Entre la conclusion très négative de F. Mounier et les bénédictions cachées de M. Camdessus, le monde va-t-il vers le mal ? vers le bien ? demande JP. Lannegrace. Ce qui est important, c’est la réaction des chrétiens face au monde. Si F. Mounier est inquiet, c’est qu’il ne voudrait pas que le Front national l’emporte aux prochaines élections. Quoi qu’il arrive, nous allons vers l’omega, dit M. Camdessus.

Dieu est un Dieu caché, conclut H. L’Huillier. Il nous demande de le révéler. Ce que nous avons entendu aujourd’hui nous invite à prendre le risque d’ouvrir l’huître ou de casser l’oursin, pour trouver la réalité au fond des choses et en partager avec d’autres la dynamique secrète. Puissions-nous nous entraider, au moins à l’Ochres, pour développer cette culture de bénédiction responsable.

 

 

 

 

 
Dernière modification : 21/04/2020