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Observatoire Chrétien de l'Entreprise et de la Société

L'OCHRES exerce une mission d'observation des problèmes économiques et sociaux, particulièrement de ceux qui relèvent des interactions entre l'entreprise et la société.

 
 
 
 
 
 

L'Homme et son environnement Une lecture de l’Encyclique « Laudato Si’ »

Pour répondre aux objectifs établis lors des COP de réduire les gaz à effet de serre (GES) pour contenir la hausse des températures en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels, plusieurs pays se sont fixés pour objectif d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, notamment l’Union Européenne et la France. La question aujourd’hui, n’est plus de s’interroger sur le bienfondé ou sur le degré d’urgence de cette évolution, mais de piloter la transformation de la société vers ce modèle, dont les indicateurs sont mondiaux mais les actions éminemment locales.

 

1 - Le contexte dans lequel s’élabore le projet d’une économie décarbonée :

 

C’est en 2009 lors de la conférence de Copenhague (COP15) que pour la première fois je prends conscience de la montée de la problématique carbone et des risques qu’elle fait porter sur nos activités industrielles. Je pose la question à notre spécialiste environnement sur le thème : « Merci de me dire comment tout cela est calculé et sur quelle réalité repose tout cela ? » et je reçois en retour un texto

« il est interdit de poser ce genre de question. La poser c’est douter et être jugé comme un aciériste négationniste…. ». Me voilà prévenu.

 

Et donc de poursuivre mon chemin pour comprendre :

· Déjeuner avec Jouzel et son modélisateur où je comprends la fantastique volonté de créer les conditions d’une modélisation de l’effet du carbone sur le climat au plan mondial. Cela me parait ressembler à un délire d’apprenti sorcier, mais c’est pourtant sur ces bases que fonctionne la communauté internationale qui modélise les changements climatiques et projette les évolutions à venir au plan du globe.

 

· Lecture des rapports du GIEEC avec la constatation que le rapport pour décideurs est beaucoup plus tranché dans ses conclusions que les innombrables contributions spécialisées. Ces rapports ont évolué dans un sens de plus en plus alarmiste sur l’élévation de la température et sur ses conséquences directes  (fonte des glaciers, hausse des océans…) et indirectes (phénomènes climatiques violents…). Selon son dernier rapport, le monde s’éloigne, inexorablement, de son objectif de maîtrise du réchauffement climatique. D’après ce document, le fossé n’a jamais été aussi important entre, d’un côté, les engagements pris par les États pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre et, de l’autre, la baisse qui serait nécessaire pour respecter l’ambition de l’Accord de Paris de 2015. Pour atteindre cet objectif, poursuit le rapport, les États devront tripler d’ici 2030 le niveau global de leur engagement par rapport aux promesses faites en 2015.

 

· Et bien sûr lecture des contributions sceptiques qui abondent sur internet et que ne ralentissent ni les alarmes des politiques, ni les cautions des scientifiques, ni les démonstrations récentes du GIEEC selon lesquelles « on ne parle plus d’effets pour nos enfants, mais d’effets maintenant palpables pour nos générations ».

 

J’ai recueilli de tout cela un certain nombre de conclusions qui doivent mener l’action :

 

· D’abord, il y a des phénomènes effectivement palpables immédiatement : la hausse de la teneur en CO2 de l’atmosphère notamment, la hausse des températures probablement quoiqu’une abondante littérature cherche à montrer une tendance récente inverse. La cause humaine de ces phénomènes fait toujours l’objet d’un débat, de même que la capacité humaine à inverser la tendance.

 

· Les conséquences du réchauffement sont assez peu étudiées et notamment je n’ai pas encore vu de travail sérieux sur les mesures de réparation qui permettraient de vivre avec une température plus élevée. Le mode de communication est quasiment exclusivement catastrophiste : « Nous allons griller à petit feu » dit Jouzel. On parle de quelques atolls engloutis, de risques sur quelques millions de personnes… A l’échelle des 10 milliards d’habitants de la terre en 2050 !?

 

· Les moyens pour réussir la décarbonation de l’économie à l’horizon 2050 concernent toutes les activités humaines sans possibles frontières.

 

  • L’industrie fait l’objet d’une focalisation car elle est à la fois cause et solution, mais le sujet est beaucoup plus vaste puisqu’il touche le logement, la mobilité, l’alimentation… et de façon générale ce qu’il est convenu d’appeler dorénavant une« consommation responsable».

 

  • à C’est un sujet mondial. Une tonne de GES émise dans l’atmosphère a rigoureusement le même impact sur le climat quelle que soit la localisation de l’émetteur ou la façon dont cette émission s’effectue. À l’inverse, la réduction de ces émissions de GES a le même impact, quel que soit le lieu où elle se produit. Etre « responsable » en France, si cela conduit à grever la compétitivité de notre économie, verra des importations de pays moins « vertueux », avec pour conséquence une hausse du bilan carbone français.

 

  • à C’est l’ensemble de l’économie qui est concerné. Parler de « consommation responsable », d’attitude « vertueuse », rapproche le sujet climatique des autres sujets environnementaux. Depuis les années 1970 et les travaux du club de Rome, se développe un écologisme, qui à partir d’une prédiction de rareté des ressources naturelles, se bat contre l’économie de marché et vise à changer les comportements. Sans trop caricaturer, on peut dire que se développe un hyper-malthusianisme qui ne voit d’autres solutions pour « sauver la planète » que d’imposer la décroissance, la frugalité, la consommation responsable, le véganisme… Et de fait, les baisses de CO2 enregistrées par la France depuis 10 ans ont pour principale origine le ralentissement économique issu des crises de 2007 et de 2010

 

  • à Cette idéologie s’est aujourd’hui imposée dans les médias et auprès du personnel politique, avec des traductions très diverses au niveau  des politiques des Etats : stratégie européenne de long terme sur la réduction des gaz à effet de serre, loi de transition énergétique française, stratégie bio-diversité… Elle est accueillie avec intérêt par une population croissante, souvent parmi les plus jeunes qui en font leur critère de vie ou de travail.

 

Comme au jeu de go où c’est la pose progressive de pions qui permet d’entourer l ’objectif et de le prendre ; nous sommes aujourd’hui dans un contexte où progressivement l’écologie, l’économie de ressource et le climat sont devenus les aspirations qu’il nous faut atteindre.

 

 

2– Pour un pilotage des actions menant à une économie décarbonée en 2050

 

A l’énoncé récurrent de l’urgence de l’action climatique, j’oppose la nécessité de clarifier le chemin qui doit nous mener à une économie décarbonée. Car ce chemin est loin d’être évident ; peu de décisions obtiendront le consensus si elles ne sont pas perçues comme justes.

 

· Il s’agit d’abord de définir des objectifs réalistes.

 

  • Un contre-exemple fameux est la loi de transition énergétique du quinquennat Hollande qui a défini des objectifs  à la fois sur la croissance énergétique, la proportion d’ENR, la croissance des énergies carbonées et la réduction du nucléaire, ces objectifs étant incompatibles à réussir en même temps. 
  •  De même, les objectifs sur le logement sont incompatibles avec les disponibilités financières tant au niveau des particuliers que de l’Etat : lors du Grenelle de l’Environnement, on parlait d’une enveloppe financière de 1000 milliards d’Euro…
  • Egalement, les objectifs sur la mobilité sont incompatibles avec les capacités de développement des nouveaux modèles des constructeurs automobiles…

 

Des objectifs irréalistes en matière de vitesse de transformation, d’acceptabilité des acteurs économiques ou de capacité de financement des Etats et des acteurs de la Société conduiront sans aucun doute soit à des crises du type de celle dont nous sortons, soit à des stratégies d’acteurs attentistes. Il est à ce titre intéressant d’analyser les stratégies de la plupart des acteurs pétroliers. Ces derniers prennent quelques actions de diversification mais fondamentalement restent sur leur business model traditionnel faisant le pari que quoiqu’il arrive la ressource pétrolière est fondamentale pour les économies mondiales. Engie est la seule à avoir fait le pari de l’économie décarbonée. Lesquels auront raison au fil du temps ?

 

· Il s’agit ensuite de choisir parmi tous les objectifs de l’économie verte quels sont les objectifs prioritaires : le bilan carbone ou la teneur en particule fine du diesel ? Le bilan carbone ou la sureté nucléaire ? Selon l’objectif choisi, le chemin est différent.

 

·  Il s’agit enfin de disposer de technologies, fiables, compétitives qui répondent au problème. A quelles conditions et quand les ENR seront-elles capables de fournir de l’électricité en base ? Une réponse semble être l’utilisation de l’hydrogène, mais avec quel procédé et à quel coût ? A quelles conditions peut-on arrêter les moteurs thermiques en ayant des solutions fiables de remplacement ?

 

On voit aujourd’hui, avec l’arrêt programmé du diésel, les effets désastreux sur l’emploi de décisions hâtives, n’ayant pas fait l’objet d’études d’impact, et comment une fois la décision prise, on mesure la gravité des conséquences : monopole de la Chine sur les batteries, sur les matériaux qui les composent et… bilan carbone global catastrophique de la filière électrique !

 

La définition des solutions techniques permettant un chemin réaliste est un point clef. Les énergies carbonées sont d’une efficacité et d’un  coût qu’il  est extrême ment difficile de remplacer. Ce sont des changements de process majeurs qu’il faut réaliser (électrolyse du minerai de fer, éthanol à partir de CO2, chimie verte, avions électriques, batteries pour véhicules électriques…) qui demandent à la fois des prises de risque et des budgets importants que les industriels ne peuvent pas assumer seuls, sans le concours et la prise de risque assumée en partie par les Etats et l’Union Européenne.

 

3 – Pour un pilotage économique de la transition vers l’économie décarbonée

 

Ces objectifs et ces évolutions doivent faire l’objet de mises en perspectives à partir de données macro-économiques et d’hypothèses sur la maturité des technologies. Ce n’est plus une modélisation de l’impact du carbone sur la température mondiale qu’il faut faire mais une modélisation des chemins pour piloter le mouvement.

 

Il faut trouver un moyen terme entre un modèle de planification et un modèle d’incitation. C’est un modèle de pilotage et de concertation qu’il faut inventer, qui dépasse le débat sur l’objectif en degrés du GIEC pour se concentrer sur la mise en œuvre du projet 2050, quitte à- en même temps - imaginer les palliatifs qui permettraient à la planète de vivre avec les catastrophes qu’on nous prédit.

 

Deux points semblent clefs dans la définition du chemin réaliste : les modes de financement, et la gestion des situations intermédiaires.

 

· Pour assurer le financement de la transition, les réponses apportées à ce jour dérivent du principe « pollueur payeur » en donnant un prix au carbone.

 

à Pour les secteurs économiques, l’Europe a créé en 2005 un système d’échange de quotas d’émission qu’elle considère comme une pièce maitresse de sa politique en matière de lutte contre le changement climatique pour inciter de manière économique les acteurs à réduire leurs émissions de CO2. Ce système s’adresse principalement aux installations grandes consommatrices d’énergie qui peuvent compenser leurs émissions en achetant des quotas sur les marchés, leur permettant de respecter un plafond global.

 

à Pour les particuliers, chaque Etat monte progressivement sa fiscalité environnementale avec pour but d’inciter chacun à investir dans des solutions décarbonées. Certains pays, comme la Suède, lancent des initiatives, telle une carte de crédit qui calcule l’empreinte carbone des utilisateurs en fonction de leurs achats quotidiens et bloque les achats en cas de dépassement… D’autres pays comme la Grande Bretagne envisagent de faire intervenir le Juge…

 

La difficulté d’un système incitatif réside dans le fait que le prix du carbone issu d’une valeur marché (aujourd’hui 20$/t en Europe) est déconnecté d’une valeur calculée sur la base des prévisions du GIEC (soit selon les estimations entre 40 et 150 $/t) et que la fixation d’un prix incitatif ne donne pas à lui seul un éclairage sur l’impact de la transformation sur le niveau de l’activité économique (au positif comme au négatif), sur les volumes de financements disponibles et au final sur la dette du pays France.

 

· La gestion des situations intermédiaires doit également faire l’objet d’études d’impact pour définir un chemin réaliste. Deux stratégies sont possibles pour éviter les importations de carbone du fait de niveaux de maturité inégaux des pays au plan mondial : soit attribuer des droits gratuits sur base des « benchmarks » (les unités les moins productrices de CO2 dans un métier donné) pour tous les produits mondialisés (acier, chimie, clinker de ciment…), soit définir un ajustement aux frontières pour mettre les produits importés au standard national.

Aujourd’hui ni la France (trop petite pour singulariser son marché) ni l’Europe n’ont fait de choix clair. La distribution de quotas gratuits est limitée car fondamentalement considérée comme un droit à polluer ; la « taxe aux frontière » n’a pas encore réuni le consensus nécessaire. On peut imaginer un processus progressif d’une zone de plus en plus large qui fonctionnerait sur un prix de carbone incitatif fixé en fonction d’objectifs de mise en place de technologies décarbonées nouvelles.

 

Niveau de prix du carbone et zone dans laquelle il s’applique, doivent être étayés par des études d’impacts macroéconomiques agrégeant les différentes disponibilités de financement et de maturité des programmes de chaque pays, base de tout travail de conviction et de pilotage au plan national.

 

En guise de conclusion

 

On me reprochera vraisemblablement de ne pas statuer comme tout le monde sur le bien-fondé de toute cette évolution et de proposer néanmoins des lignes d’action. Mais, outre que par éducation je trouve le doute plus utile que les certitudes imposées, je ne vois pas quel effet négatif pourrait avoir un projet 2050 bien mené.

De même que les démarches d’amélioration de l’environnement, les contrats d’économie circulaires, les législations sur les produits (Reach…) ont permis un bénéfice environnemental et économique réel, de même un projet de décarbonation peut être un booster formidable d’innovation, de confort de vie et de progrès économique. Il faut pour cela passer du militantisme à la gestion de projet.

Mais il y a plus. Que cela plaise ou non, l’économie décarbonée est devenu un point d’objectif pour la jeunesse. Le mener c’est donner une perspective, une envie, un « caillou blanc » leur permettant d’inscrire leur vie dans une œuvre collective.

« Et sur ce caillou blanc est écrit un nom nouveau que personne ne connait, si ce n’est celui qui le reçoit ». Apocalypse 2, 17

 

Philippe Darmayan

 

 

 

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