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Observatoire Chrétien de l'Entreprise et de la Société

L'OCHRES exerce une mission d'observation des problèmes économiques et sociaux, particulièrement de ceux qui relèvent des interactions entre l'entreprise et la société.

 
 
 
 
 
 

Le dialogue social dans les entreprises fragilisées Economie et Entreprise Le bonheur en entreprise : slogan ou réalité ?

Tout le monde croit avoir compris : la crise du covid-19 nous révèle ce que beaucoup disent depuis longtemps mais que le marché mondialisé et quelques théoriciens de l’économie se refusent à entendre : l’État  doit reprendre la main ; il faut nationaliser les entreprises qui répondent aux besoins de première nécessité (se nourrir, se soigner, se loger, aller et venir, se chauffer l’hiver et se refroidir l’été, …) ; il faut rapatrier en France ou en Europe, les productions stratégiques ; il faut stocker massivement pour faire face aux crises de demain ; le moment est venu d’augmenter le SMIC ; le moment est là aussi de repenser notre modèle économique, de rejeter le capitalisme au profit d’un monde de coopératives ; etc. Toutes ces pistes, souvent évoquées dans les médias, ont un point commun : c’est du rêve.

Dans la crise du covid-19, l’État a joué un rôle essentiel en prenant à sa charge la préservation de l’avenir en matière d’emplois et de trésoreries d’entreprises de toutes tailles, l’approvisionnement en matériel nécessaire au traitement de l’épidémie, la bataille contre la propagation du virus, … Sans doute et merci. Mais, en même temps, il a montré une lourdeur bureaucratique pénalisante ou commis des erreurs de diagnostics sur la situation ou les mesures correctives à mettre en place. Il s’est (nous nous sommes tous) surtout alourdi de dettes comme jamais : le voilà désormais chargé à la fois de sel et d’éponge mieux que l’âne de la fable, inapte à évoluer avec aisance quel que soit le terrain. Il est hors de question dans ces conditions d’envisager des nationalisations massives - même si les capitalisations des entreprises sont sérieusement diminuées -, des stockages à grande échelle, des créations de filières nouvelles à court terme dans notre pays, …

On ne peut rapatrier que peu de production. La mondialisation n’est pas une théorie économique qui aurait montré ses limites, c’est une réalité. Il serait utile que la population dans son ensemble comprenne pourquoi elle s’est installée, pourquoi elle a engendré des effets pervers, mais comprenne aussi les risques associés à une éventuelle démondialisation, qui, si elle devait se produire, ne pourrait être qu’un mouvement largement concerté et donc très progressif des acteurs.

On peut imaginer quelques stocks stratégiques, comme l’État le fait pour le pétrole. Mais les stocks ont un coût que ceux qui les demandent ne mesurent pas toujours, alors que la probabilité de les utiliser n’est pas clairement perçue. Plus profondément, la vie n’est pas principalement précaution et immobilisation : elle est prévision, adaptation, réactivité, mouvement. Et c’est pour cela que l’entreprise, et notamment l’entreprise internationale, est un élément-clé de la solution.

 

De quoi avons-nous besoin maintenant ? Nous aurons tous à titre individuel et collectif perdu beaucoup de moyens financiers. L’urgence, c’est qu’avec un sou on puisse faire le maximum. Nous sommes les nouveaux Lavarède : avec cinq sous en poche, il faut relancer le monde, apprendre à faire beaucoup avec peu, sans baisser nos plus généreuses ambitions de paix, de solidarité, d’accomplissement personnel, de performances scientifiques, … Il y a beaucoup de solutions au niveau individuel : revoir ses besoins à la baisse, ne consommer que le nécessaire, supprimer toute forme de gaspillage, ne pas courir derrière les dernières innovations en matière d’appareils de toutes natures ou de projets de vacances, entretenir une hygiène de vie qui diminue les risques sanitaires, partager avec d’autres ce que l’on a en trop, faire sans dépenser, … Ces comportements qui, multipliés par le nombre de consommateurs, conduisent à des effets très volumineux, dépendent surtout de trois facteurs : la volonté personnelle, la mode ou l’influence médiatique, les propositions des entreprises. Et là nous rejoignons l’entreprise qui, normalement, sait être efficace en termes de dépenses.

L’entreprise, notamment l’entreprise internationale, a des atouts qui sont en effet aptes à répondre mieux et plus vite que l’État ou que des associations à la crise que nous rencontrons : 1. Faire mieux à moins cher 2. Trouver la réponse technique aux besoins exprimés 3. Former les salariés 4. Mobiliser du capital 5. Faire travailler ensemble sur des objectifs communs des collaborateurs de toutes origines. La possibilité d’une crise doit être présente sans interruption à l’esprit des décideurs, non pas comme un inhibiteur, mais comme une invitation à une plus grande attention au monde qui fait le cadre de ses activités et de son devenir. Car la pandémie a aussi mis en évidence que, même puissante et riche, l’entreprise ne tient pas debout toute seule : son interaction avec son environnement est la condition de son avenir. Et tout le monde devrait s’attacher à mieux le comprendre.

Le moment est venu d’aller plus loin que les habituelles recommandations de la CSR (Corporate social responsibility) : depuis plusieurs années, l’entreprise, même en se cadrant sur ces recommandations, rencontre une quasi-impossibilité à se faire entendre dans le débat politique et social ; elle est en position d’accusée, souvent réduite à la défensive. Or les atouts mis en évidence dans le paragraphe précédent sont réels ; il serait insensé d’en être privé. Peuvent-ils devenir des atouts non pas pour la seule entreprise, mais pour la société tout entière, dans un climat de confiance et de partenariat ?

L’entreprise doit créer de l’emploi. Avoir un travail est une nécessité vitale pour tout homme. C’est une nécessité impérieuse pour les pays en développement, mais aussi en France même : notre pays compte 27 millions d’emplois sur 67 millions d’habitants ; ces 40% d’emplois sont à comparer aux 50 des pays qui nous entourent. Ce déficit grève lourdement nos finances publiques, mais aussi les budgets des entreprises puisqu’il se répercute sur les cotisations.

Elle doit former, former et encore former. Elle le fait souvent. Mais l’évolution des machines, des logiciels, des modes de travail ainsi que celle des besoins, réclame une adaptation permanente, indispensable au maintien durable dans l’emploi. Pendant le confinement, beaucoup de formations à distance ont été expérimentées : il y a là par exemple une piste à amplifier.

Elle peut s’améliorer dans l’optimisation de ses coûts : faire bien du premier coup ; limiter les réunions et les présentations internes ; privilégier le vrai travail à tous les échelons ; éviter les accidents ; choisir des voies de solutions rapides des contentieux et même éviter ceux-ci ; faciliter dès que c’est possible le travail à distance, qui, de plus, est bénéfique pour l’efficacité du temps et pour l’environnement ; …

Vouloir la réussite de l’autre : au niveau des collaborateurs, au-delà de l’enrichissement de leurs compétences, les placer dans les endroits où ils réussiront et choisir des managers dont le développement des équipes soit la première mission ; au niveau de la société, en voulant la réussite de toutes ses parties prenantes au point de devenir une chance pour elles : les fournisseurs, les clients, le tissu local, les édiles, les dirigeants politiques, les associations, et naturellement les salariés : partager par le dialogue les ambitions de tous en faisant en sorte que chaque partie ne cherche pas à privilégier ses propres intérêts.

Conserver des niveaux de rémunération raisonnables : si l’on contribue à optimiser le potentiel d’achat du premier sou, augmenter salaires et dividendes n’est plus une priorité. Sans doute les assauts contre la « corporate greed » sont-ils excessifs, mais il faut les entendre et ne pas ajouter de la crise à la crise.

Etc.

 

La pensée sociale chrétienne propose le modèle de l’entreprise-communauté. Autrefois pour l’expliciter, on parlait d’entreprise « à visage humain », mais il ne s’agit pas de se composer un visage ; il s’agit d’être profondément relié. Au fond, ce qui est attendu de l’entreprise, alors que le besoin d’attention au monde s’est en quelque sorte réveillé pendant cette difficile traversée, c’est qu’elle prenne acte de sa propre fragilité, tellement démontrée, et qu’elle marche main dans la main avec le monde (c’est un autre sens du mot ‘compagnie’), qu’elle ne soit plus perçue comme au service d’intérêts d’abord particuliers. Si on pouvait utiliser un langage d’Église, on la voudrait synodale (συνοδος, qui fait chemin avec) et diaconale (διακονος, qui sert) au profit de toutes ses parties prenantes, sans lesquelles, redisons-le, elle ne peut exister.

 

Hervé L’Huillier

 

 

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