logo-ochres

 

Observatoire Chrétien de l'Entreprise et de la Société

L'OCHRES exerce une mission d'observation des problèmes économiques et sociaux, particulièrement de ceux qui relèvent des interactions entre l'entreprise et la société.

 
 
 
 
 
 

Décryptage du discours du pape François à Nagasaki  (24 novembre 2019) Paix et Développement Repères moraux pour une conscience chrétienne des questions  de défense

Par son discours de Nagasaki en novembre 2019, le pape François a marqué à sa manière les cinquante ans du TNP (Traité de non-prolifération nucléaire) en appelant à un sursaut de conscience devant une situation qui, selon lui, mais aussi selon d’autres observateurs, dont le SIPRI, autorité reconnue sur ce sujet, se dégrade depuis plusieurs années. Dans les pages qui suivent, nous essayons de dresser un tableau du contexte militaire en 2020 en ne nous limitant pas aux armes elles-mêmes, mais en abordant la conflictualité sur la planète, les budgets militaires, mais aussi ce que représente l’effort de défense dans la vie collective d’une nation.

 

Armes nucléaires : situation et perspectives

 

Neuf pays détiennent actuellement des armes nucléaires : les États-Unis, la Russie, la Grande-Bretagne, la France, la Chine, l’Inde, Israël, le Pakistan, la Corée du Nord.

Parmi ces pays, les États-Unis et la Russie disposent d’un arsenal considérable par rapport aux autres. Exprimés en nombre de missiles balistiques à tête nucléaire de longue portée, ces arsenaux seraient de l’ordre de 6650 têtes pour l’un et 6850 pour l’autre, contre moins de 300 pour la France et la Grande-Bretagne, 80 pour Israël, …

Sur le plan géographique, plusieurs points doivent être soulignés : 1. la portée des missiles classiques est intercontinentale ; les principaux pays détenteurs les positionnent sur leur territoire, mais aussi sur des plateformes marines (sous-marins lanceurs d’engins), qui évoluent dans tous les océans du globe ; certains territoires étrangers abritent également des missiles à capacité nucléaires, comme par exemple la Turquie pour les États-Unis ; enfin les pays détenteurs sont tenus de défendre des pays attaqués par l’un d’eux, ou abritent les pays alliés sous leur « parapluie » nucléaire. Bref pratiquement toute la planète est concernée par l’existence et par voie de conséquence par la menace des armes nucléaires.

Seuls les cinq premiers pays sont signataires du Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP). De plus, certains pays autres sont intéressés à se procurer ces armes : l’Iran, l’Arabie saoudite, la Turquie, …

Les pays signataires du TNP sont engagés par le titre VI à réduire leurs arsenaux. Un effort non négligeable a été fait, puisque le nombre d’armes atomiques est passé de quelque 70 000 au milieu des années 80 quelque 14 000 aujourd’hui.

Deux autres accords sont intervenus ces dernières décennies :

le traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICEN), qui a été ouvert à la signature en 1996 ; il entrera en vigueur quand quarante-quatre pays ayant participé à la Conférence du désarmement précédant son adoption l’auront ratifié ; aujourd’hui seules trois puissances nucléaires l’ont ratifié, la France, le Royaume-Uni et la Russie.

le traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN), signé le 7 juillet 2017. Sa ratification a commencé le 20 septembre 2017 ; il entrera en vigueur quand cinquante pays l’auront ratifié ; à ce jour quarante-quatre pays l’ont ratifié (neuf en 2020), dont aucun pays de tout premier plan. Mais, dès le départ, les pays détenteurs ainsi que les pays adhérant à l’OTAN et quelques autres ont choisi soit de le boycotter soit de s’y opposer.

La cagnardise dans la ratification de ces accords onusiens illustre la résistance de certains États détenteurs de l’AN à poursuivre l’engagement de réduire les arsenaux ; elle illustre même plus, un recul récent, qui est mis en évidence par le retrait en février 2019 des États-Unis et la Russie de leur traité sur les armes nucléaires de portée intermédiaire (FNI, 1987), à la suite d’une négociation qui a échoué. De même, un autre traité signé par ces deux puissances en 2010, le traité New Start, destiné à poursuivre la réduction des armes stratégiques, risque de ne pas être renouvelé à son échéance en 2021, même si quelques signes d’un nouveau dialogue entre Washington et Moscou sont apparus depuis avril 2020.

Ce recul se marque en particulier par deux politiques : d’une part un investissement important pour maintenir à niveau, voire rénover l’arsenal nucléaire existant (ce que fait la France) ; d’autre part un investissement massif de la Russie et des États-Unis pour développer une composante nucléaire sur missiles de moyenne portée. Les deux pays ont annoncé il y a peu détenir quelque quatre mille têtes entrant dans ce programme. Par ailleurs, sans qu’on sache très bien ce qu’elle fait, on est certain que la Chine est engagée dans des politiques identiques. Dans le même esprit, le Pakistan a également fabriqué des têtes nucléaires tactiques de petite taille. Le point important est que les États-Unis ont changé de doctrine sur ce sujet, expliquant que la détention d’armes moins destructrices renforce la dissuasion parce qu’elle sous-entend que l’on est davantage prêt à les utiliser (cf la Nuclear Posture Review de février 2018).

En outre plusieurs pays se sont lancés dans la recherche de porteurs supersoniques.

 

S’agissant des armes nucléaires, l’observation que fait le Pape sur une dégradation concrète de l’ambition de réduction de l’arme nucléaire est difficilement discutable : la planète entière sous la menace, les investissements relancés, la réduction des armes de portée stratégique interrompue, et le développement de porteurs nouveaux qui mettent en question le concept même d’une dissuasion fondée sur un certain équilibre, convergent dans ce sens. Une certaine fascination pour les capacités techniques de nouveaux programmes se fait jour, que l’on retrouve dans d’autres développements militaires hors du nucléaire proprement dit.

 

 

Les armes nouvelles, tendances et questions

 

Depuis un peu moins de deux décennies, des systèmes d’armes posant des problèmes nouveaux se sont développés, dont l’utilisation peut avoir des conséquences dramatiques, soit par leur utilisation propre, soit parce que leur usage peut entraîner des conflits plus classiques de grande ampleur. Leur expansion dans le monde a été considérable, car jusqu’à un certain point de sophistication et de coûts ils sont accessibles à de nombreux pays. Sans prétendre à l’exhaustivité, nous relevons ci-dessous des « avancées techniques » porteuses de menaces nouvelles et qui ressortissent difficilement au droit de la guerre tel qu’il est actuellement formulé.

 

La cyberguerre

La cyberguerre vise à intervenir par des logiciels sur des organes informatiques vitaux d’un adversaire. Ces programmes peuvent détruire, mettre en sommeil, modifier, réorienter des commandes opérationnelles ou récolter des données à l’insu des opérateurs. Ils visent des sites gouvernementaux, des installations militaires, des infrastructures civiles (centrales électriques, télécommunications, …), des intérêts économiques (industries-clefs, banques, …), voire des ordinateurs personnels auxquels des informations de propagande peuvent être adressées. Ces programmes sont très difficiles à repérer ; certains sont dormants comme certains virus ; ils s’activent sur ordre. Il est difficile d’en identifier les auteurs. L’histoire récente montre diverses formes d’attaques entrant dans ces catégories, venus de pays divers ; ainsi un pays très en avance sur ces technologies, comme semble l’être Israël, dispose d’une capacité de nuisance très importante ; mais d’autres aussi, peu visibles parmi les pays majeurs de la planète. Naturellement les grands pays sont équipés à la fois en capacités d’attaque et de défense : ils ont des groupes de cyber-militaires qui se comptent en centaines, voire en milliers.

La cyberguerre pose des problèmes éthiques nouveaux : elle s’installe sans déclaration : elle est aujourd’hui quasi quotidienne ; ses conséquences peuvent être dramatiques pour des territoires, d’ailleurs difficilement quantifiables par l’attaquant lui-même ; elles ciblent également des civils et des militaires ; … que l’on songe à une panne d’électricité gigantesque, comme l’a évoqué, dit-on, un officiel russe, et l’on entrevoit les ravages qui peuvent en résulter.

 

Les drones

Très utilisés par les diverses armées du monde, les drones s’imposent comme indispensables aux combats actuels et futurs. Ils sont également très utilisés dans la vie civile. Dans le domaine militaire, les usages s’élargissent progressivement, de l’observation à la neutralisation physique d’adversaires. Progressivement les responsables politiques ont accepté que les drones utilisés dans leurs armées soient chargés d’armes ; c’est le cas de la France, tout comme de la Chine, de l’Italie, des États-Unis, … La neutralisation des adversaires par des drones « chasseurs-tueurs », en particulier dans la lutte contre les « terroristes » tend à se généraliser.

Sur le plan éthique, le drone a l’avantage de protéger la vie des militaires. En contrepartie, son utilisation à des fins destructrices pose des questions sérieuses : il est piloté par un opérateur « en chambre » qui réagit comme dans un jeu vidéo, sans peut-être avoir pleine conscience qu’il tue dans la réalité ; la cible n’a aucun moyen de savoir qu’elle va être exécutée. Il peut aussi être activé sans intervention humaine, par le biais de l’intelligence artificielle. La France s’interdit pour l’instant l’utilisation de drones « autonomes », aptes à sélectionner et exécuter leur cible sans intervention humaine. Très complexes, les drones ne peuvent être utilisés que par des armées avancées aux plans technologiques et organisationnels.

 

Les armes hypersoniques

Depuis plusieurs années, les pays les plus avancés en matière d’armes de destruction massive, en particulier les États-Unis, la Russie et la Chine, ont investi dans des programmes destinés à développer des missiles capables de déjouer les défenses anti-missiles. Ces nouvelles armes combinent la longue distance, la vitesse (plus de Mach5, soit 6000 km/h), l’imprévisibilité de la trajectoire, et, dans certains cas, la possibilité d’emporter des têtes nucléaires. Les trois pays cités ont dépassé le stade des études ; la Russie a déjà testé un vecteur capable de voler à 33 000 km/h, aujourd’hui fabriqué en série. La France a décidé de se lancer dans la course et devrait être en mesure de tester un prototype en 2021.

Sur le plan éthique, l’apparition de ces nouvelles armes pose question d’abord parce qu’elles n’entrent pas facilement dans le cadre des traités de limitation existants et qu’il s’avère, à ce stade, impossible d’engager des discussions tripartites ou multipartites pour les interdire. Plus largement, leur mise au point est très coûteuse, et elles sont révélatrices de la démesure que la technologie permet : parce que c’est cher et fantastique, pourra-t-on résister à l’envie de s’en servir, autrement dit de ne pas l’avoir fabriqué pour rien ?

 

La question de la maîtrise de l’espace

L’espace extra-atmosphérique est désormais indispensable à la vie quotidienne d’un grand pays. Les satellites qui le parcourent servent aux télécommunications, à la cartographie, à la surveillance, à la navigation, … Ils servent aussi aux activités militaires, en particulier au renseignement. Normalement, depuis un traité voté sous l’égide de l’ONU en 1967, l’espace est un domaine de coopération internationale pacifique ouvert à l’ensemble des pays ; il n’a pas être militarisé (on utilise le terme « arsenalisé ») ; mais ce traité ne comporte aucun dispositif autorisant des sanctions contre qui irait dans le sens inverse. Or le président Trump a indiqué en 2018 que les intérêts américains dans l’espace devaient être protégés ; il a lancé la création d’une quatrième branche militaire : après la terre, la mer et les airs, l’espace. D’autres grandes puissances sont sur le même chemin. Une course à l’armement spatial est même lancée, en particulier par les principales puissances nucléaires (yc l’Inde et Israël). La France a décidé récemment de développer sa propre stratégie spatiale de défense. Or sur ce risque potentiel de guerre de l’espace, trois éléments méritent attention. D’abord, plusieurs systèmes spatiaux sont articulés avec les programmes nucléaires des grandes puissances, ce qui fait craindre qu’une éventuelle guerre de l’espace devienne aussi un conflit nucléaire. Ensuite, l’espace pourrait être un champ d’application de la cyberguerre, un pays cherchant à paralyser des satellites d’un pays tiers. Enfin, si les programmes envisagés se chiffrent par milliards, il existe aussi un champ pour des microsatellites, à la portée d’acteurs privés ou fabriqués par des acteurs privés pour des puissances étatiques, avec quelles missions ?

La question éthique qui est posée là est celle de la distension à l’infini des machines à détruire et de leur coût, reflétant une humanité incapable de s’imposer des limites et une irrésistible axiomatique de la défiance.

 

D’autres registres d’armes entretiennent la peur ; c’est le cas des armes biologiques ou chimiques, qui alimentent les rumeurs – on les a évoquées à propos de la covid-19 -. Le recours à ces armes dans un passé récent est plausible en Syrie, mais, généralement, elles ont été plutôt mises en œuvre par des sectes religieuses ou des associations criminelles. Ce qui change aujourd’hui en termes de menace dans ces registres tient au développement de nouvelles technologies, certaines sophistiquées, comme la manipulation du génome, d’autres au contraire largement accessibles comme la fabrication de microréacteurs chimiques avec des imprimantes 3D. Si l’on n’imagine pas pour l’instant que des destructions massives puissent résulter de leur mise en œuvre, on redoute en revanche de larges mouvements de panique. Mais, même avant leur éventuelle mise en œuvre, ces armes contribuent comme les précédentes à la diffusion d’une angoisse largement partagée parce qu’elles sont terrifiantes - et les médias ne se privent pas d’en montrer les potentialités -, et parce que certaines de leurs caractéristiques sont tenues secrètes, le couple ostentation/mystère ayant de tout temps alimenté la dissuasion.

D’une manière générale, l’exploitation actuelle et à venir de l’intelligence artificielle dans les systèmes d’armes pose une question éthique nouvelle, car elle ouvre des possibilités inquiétantes aux dirigeants sans retenue morale.

 

Les conflits aujourd’hui

 

Le développement de ces systèmes d’armes est à la fois une des causes et la conséquence du climat de tensions qui a tendance à s’aggraver depuis la fin de la guerre froide.

 

Une conflictualité endémique

 

Il n’y a pas aujourd’hui beaucoup d’affrontements ouverts interétatiques ; le Yémen et la Syrie sont les cas les plus clairs ; la situation de l’Ukraine peut y être rattachée, tout comme celle du Karabakh. A contrario, il y a une multiplication de conflits larvés, de tensions graves qui impliquent beaucoup de nations. Il y a d’abord le cas particulier du Proche et Moyen-Orient, récemment augmenté des menées turques en Méditerranée orientale. Quasiment tous les pays de la zone sont acteurs dans les affrontements que l’on y observe depuis des décennies, agissant en direct ou par milices interposées (Iran, Palestine, …), par raids ponctuels souvent meurtriers (Israël), par la fourniture d’instructeurs sur le terrain et la livraison d’armes, … Compte tenu du caractère névralgique de cette zone pour le reste du monde, une aggravation des tensions pourrait avoir des conséquences qui dépassent son cadre géographique. Une autre zone de tensions est apparue récemment aux frontières de l’Inde avec le Pakistan et avec la Chine, soit trois pays détenteurs de l’arme atomique ; le Pakistan aurait même déployé des têtes nucléaires tactiques près de la frontière indienne. Il y a ensuite l’expansion du terrorisme dans le monde, avec des aires plus affectées que d’autres (Moyen-Orient, Afrique sub-saharienne, Asie du sud-est), mais des successions d’actions ponctuelles dans un large spectre de pays, en Europe en particulier. Il y a encore les ambitions de puissance de la Chine qui se manifestent fortement en mer de Chine (pressions sur Hong Kong) ou encore sur les littoraux de l’Asie du Sud (« collier de perles »). Mais on peut aussi dans ce sens envisager l’ingérence des États-Unis dans les processus internes au Venezuela, en Bolivie, en Irak, … Des conflits internes débordent sur des pays voisins comme on le voit au Sud-Soudan, au Myanmar, en RDC, … Enfin, il y a beaucoup cette guerre économique qui voit les pays les plus puissants agressifs dans la défense de leurs intérêts dans des domaines aussi divers que le contrôle des approvisionnements en matières premières, la maîtrise des technologies de pointe, la chasse au capital, la conquête de l’espace, la capture des données, la défense de leurs entreprises, …Sans faire du catastrophisme à tout crin, tout ceci, rapidement brossé, met en évidence une situation globale bourgeonnante, comme on dit à la météo quand ça sent l’orage.

 

 

De sérieux risques d’explosion

 

Aujourd’hui, il est clair qu’il y a de l’explosif dans les tuyaux, et les risques de propagation sont réels. Tout d’abord, les grands pays détenteurs des moyens militaires les plus puissants sont impliqués dans certains conflits, en particulier au Proche et Moyen-Orient, avec des intérêts divergents ; ils peuvent donc être entraînés si le désordre s’étend. Les États-Unis et la Chine, plus gros budgets militaires de la planète, sont engagés dans des bras de fer sur plusieurs grands sujets de tension (expansion territoriale, capitalisme d’État, conquête spatiale, …) ; une compétition America first versus China first est engagée comme une nouvelle guerre froide, à un moment où les États-Unis rejettent progressivement le multilatéralisme, fragilisent la voix des institutions internationales conçues pour traiter les tensions par le dialogue, et, dans le cas très précis de leur soutien à Israël, maçonnent une haine durable des pays arabes envers l’Occident. Cette évolution peut légitimement inquiéter alors que, par des actes terroristes, il est aisé de frapper les intérêts d’un pays loin de ses frontières. Nous voyons aussi accéder au pouvoir des dirigeants que la morale des relations internationale élaborée après la Seconde Guerre mondiale ne convainc plus ; violence verbale, exercice boursouflé du pouvoir, culte démesuré de soi-même, mensonges et menaces ne sont plus rares aujourd’hui, y compris dans des pays de tradition démocratique. Tout cela se traduit par la perte de crédit de la parole : sortie d’accords antérieurs, échecs de la plupart des tentatives de dialogue pour régler les conflits (seule grande exception l’Érythrée, espoir au Soudan, frémissement au Yémen), … S’ajoute à cela une perception de risques diffus, dont les voies de concrétisation restent obscures comme les conflits de l’eau, les poussées migratoires, les nationalismes ré-émergents, …

 

En somme, et l’on peut comprendre le souci du Pape sur ce point, il n’est pas faux de voir dans les relations internationales un fond de méfiance réciproque et de peur de l’avenir, et par conséquent de craindre l’étincelle qui atteindra l’explosif. Cela ne signifie pas que tout va mal dans le monde, mais tout simplement que la conflictualité est forte et un risque d’embrasement très possible, ce dont témoignent les investissements consacrés à la défense par la plupart des pays.

 

 

Les budgets militaires

 

Des budgets repartis à la hausse

 

Les cinq dernières années marquent une hausse importante des budgets militaires, sauf en Europe, qui pourraient atteindre deux mille milliards de dollars cette année. C’est le montant le plus élevé de ces trente dernières années. Pour le dire autrement, il n’a jamais été aussi élevé depuis la fin de la guerre froide. Les États-Unis concentrent à eux seuls plus de 35% de ce budget (650 G$ en 2018) suivis par la Chine (250 G$ en 2018), de l’ordre de 15% ; à eux deux ils pèsent pour la moitié des dépenses militaires de la planète. La Russie, avec 61 G$, ne joue plus dans la même cour, mais ses dépenses entraînent un accroissement visible de l’investissement militaire dans les pays d’Europe centrale qui se considèrent menacés. On observe le même mouvement dans les pays d’Extrême-Orient, menacés par la montée en puissance de la Chine ou les extravagances de la Corée du Nord. L’Inde, comme les grands pays européens, ne veut pas se laisser distancer, et devient le quatrième budget, derrière l’Arabie, qui surarme pour faire la guerre au Yémen et par crainte de l’Iran. Ces expansions budgétaires destinées à répondre à des menaces perçues comme s’aggravant mettent bien en lumière le climat de crainte diffuse qui pèse sur les relations internationales ; évidemment ce climat justifie des efforts conduits par chaque pays pour s’adapter à la menace qu’il perçoit. Pour le dire autrement, il paraîtrait irresponsable de la part des équipes dirigeantes de ne pas être en mesure de défendre son pays en cas d’attaque, et même de sous-estimer les menaces qui le ciblent.

 

 

Le commerce des armes

Parallèlement à la hausse des budgets militaires, le commerce mondial des armes était en hausse de 5,5% sur la période 2014-2019. En gros, ces échanges se montent à quelque 100 G$, soit un peu plus de 5% du commerce des pays adhérant à l’OMC (matières premières, produits manufacturés et services marchands). Ce chiffre correspond environ à un quart du chiffre d’affaires mondial de la production d’armes. Pour le dire autrement un quart de la production est destinée à l’export, ce qui se comprend car, sans acheteurs suffisants, les pays producteurs ne peuvent développer certaines armes pointues qu’ils ont mises au point (ex. le Rafale).

La vente d’armements est largement dominée par les pays qui siègent au Conseil de sécurité de l’ONU comme membres permanents, qui en représentent près des trois-quarts ; l’Allemagne s’intercale dans ce petit groupe. Du côté de la demande, on note que ces ventes vont majoritairement vers des pays en conflit ou craignant des menaces : plus du tiers de ces ventes vont vers le Moyen-Orient, mais les autres principaux pays importateurs sont l’Inde (premier importateur), le Pakistan, la Turquie, la Corée du Sud, … La place très significative des grands producteurs d’hydrocarbures dans ces échanges (États-Unis, Russie et Arabie sont de loin les trois plus gros producteurs de pétrole de la planète) pose question si on a en tête l’argument du Pape sur les dérèglements climatiques dans son discours de Nagasaki. S’agissant des pays du Moyen-Orient en bonne place parmi les importateurs (Arabie et Émirats arabes unis), il est clair également que l’exportation de pétrole sert directement à l’achat d’armes, utilisées dans le conflit avec le Yémen. Autre nouveauté récente, Israël est également devenu un exportateur important (le huitième au monde), le tiers de ses ventes portant sur des missiles et une grande partie du reste sur des systèmes de défense techniquement sophistiqués ; ses importations ont également été multipliées par plus de trois depuis 2010 en raison d’une hostilité aggravée vis-à-vis de l’Iran et de la Turquie.

Enfin, le contrôle des armes est insuffisamment assuré. Une économie parallèle s’est développée qu’il est très difficile de quantifier. Il suffit de voir comment s’est équipé Daech ou encore comment se munissent des groupes séditieux actifs dans des guerres civiles (Afrique, Amérique latine, …) pour se faire une idée de ce commerce qui explique en partie de nombreux points de tension dans le monde.

 

 

 

Armement et économie

 

On ne peut pas isoler la question militaire du reste de la vie d’un pays et en particulier de sa vitalité économique. Pour la plupart des pays, la réduction drastique des budgets militaires aurait des conséquences désastreuses sur leur niveau de vie et sur leur cohésion sociale, et il faudrait de longues années pour leur substituer des budgets équivalents si la priorité devenait l’aide aux pays pauvres, la lutte contre la faim, la protection de la biodiversité, bref des investissements tournés vers l’étranger en grande partie. Cette place importante de la défense nationale dans la vie de la nation peut être envisagée sous cinq chapitres en prenant pour référence l’exemple français.

 

L’intégration dans la vie civile et l’équilibre des territoires

Le budget du ministère des Armées est de 38 G€ dans la loi de finances de 2020 ; pour comparaison, celui des États-Unis est de 600 G€. En France, c’est la seconde enveloppe après l’éducation scolaire (53), devant l’enseignement supérieur (28) et la solidarité (25), sur un montant de crédits attribués aux ministères fixé à 250 G€. C’est également deux cent soixante mille salariés, civils et militaires (pour comparaison : SNCF = 140 000).

Comme dans la plupart des pays du monde, les forces armées sont présentes dans la plupart des régions ; elles le sont pour plusieurs raisons : protection et dispersion des cibles et des moyens, proximité des certaines ressources, finalités de certains territoires comme les littoraux, etc. La présence militaire joue un rôle pour fixer des populations dans des zones où sans elle la masse critique pour faire vivre certains services publics et un tissu économique minimal n’existerait pas. Chacun a une idée de ce que coûte à une ville ou à un département enclavé la suppression d’un régiment.

 

La contribution à la performance industrielle

On le sait pour Boeing ou pour Raytheon comme pour Thalès et Safran, beaucoup de grands groupes industriels opèrent à la fois pour le civil et pour le militaire, manufacturant des objets à vocation civile, militaire ou duale. Mais c’est une réalité qui se vérifie dans de nombreux secteurs : automobile, énergie, numérique, drones, équipements électriques, pneumatiques, etc. Cela veut dire que, dans bien des secteurs et pour beaucoup d’entreprises, l’activité est rendue possible grâce à l’importance du double marché, qui lui-même permet d’exploiter un spectre de savoir-faire plus ouvert. Pour le dire autrement, supprimer certains débouchés militaires aurait des conséquences concrètes allant bien au-delà de la seule sphère militaire.

 

La contribution à la performance scientifique

De plus, l’ambition de la performance militaire apporte beaucoup à la recherche et à l’innovation. Les spécifications recherchées dans le monde de la Défense sont de plus en plus ambitieuses : plus de vitesse, plus de portée, plus de maniabilité, une plus longue durée de vie, plus de protection, dans des conditions toujours plus sévères, plus de compréhension du terrain, etc. Le dépassement est la loi dans tous ces domaines et le monde militaire obtient des crédits pour explorer des voies nouvelles. Les progrès sont manifestes, et beaucoup d’avancées profitent à la vie civile. Le ministère de la Défense passe en outre de nombreux contrats de recherche avec le monde universitaire ou des laboratoires privés. Aux États-Unis cette collaboration est usuelle, et de très grands groupes internationaux en profitent directement. Il ne faut pas oublier non plus que la forte capacité de R&D permet à un pays d’être associé à des programmes internationaux comme l’Europe peut en lancer.

 

Le poids dans l’économie

Il en résulte que la part des activités de Défense dans l’économie d’un pays est considérable. En France les activités militaires contribuent à l’activité de plus de vingt mille PME ou ETI ; elles ont apporté ces dernières années une contribution positive à une balance commerciale très déficitaire ; et les technologies les plus avancées jouent un rôle important dans cette contribution (ex. Rafale, frégates, …). Est-il choquant de considérer que, si l’effort de défense est rendu indispensable en raison de la montée des menaces, alors autant qu’il contribue le plus possible à la santé civile du pays ?

 

Le rôle sécuritaire intra et extra muros

Il n’y a pas lieu de s’y étendre, mais l’armée est incontournable dans les missions de sécurité de nombreux pays, ce qui n’est pas inutile quand le risque devient omniprésent. Elle est en outre indispensable pour assurer les missions de paix internationale ou la protection des circuits du commerce mondial, deux domaines sur lesquels la demande d’intervention ou de mobilisation a connu ces dernières années une hausse importante et que tous les pays ne peuvent pas satisfaire.

 

 

Ce qui ressort de ce tableau, encore une fois rapidement brossé, c’est que la vie, sous toutes ses formes, ne se déploie pas sans la protection de la vie. La demande de protection est d’autant plus forte que les intérêts sont plus élevés. Dans un monde de plus en plus soumis au progrès technologique, il est inévitable et sans doute responsable que la défense d’un pays avancé soit à la pointe du progrès ; jusqu’à quel prix ? avec quels risques supplémentaires ? en sacrifiant quels autres besoins ? On aimerait que la course aux armements n’entraîne pas les peuples vers la folie, mais, même en parvenant à diminuer les tensions ou réduire certains programmes par des processus multilatéraux progressifs, on ne peut pas démonter à la va-vite l’économie de la Défense dans un pays sans créer d’autres tensions politiques, économiques ou sociales.

 

 

 

Retour