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Observatoire Chrétien de l'Entreprise et de la Société

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OUVERTURE : Voulons-nous vivre demain en démocratie?

En raison de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, nous choisissons de commencer cette Note trimestrielle non pas par un éditorial au format habituel, mais par une réflexion plus longue, datée, et utile dans le contexte des échéances électorales en France. On doit souhaiter qu'elle reste d’actualité quelle que soit l’évolution de cette guerre.

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L’agression de l’Ukraine par Vladimir Poutine donne une densité très concrète à une réalité diffuse dont nous ne prenions pas toute la mesure. La démocratie des pays occidentaux est en danger.

La thèse de Frédéric Worms (1) est à la source de cet éditorial : la guerre en Ukraine nous oblige à vivre en temps réel, c’est-à-dire à voir la pleine réalité des événements qui font l’Histoire aujourd’hui. Nous sommes pris dans une superposition de phénomènes qui changent la marche du monde, pandémie, crise climatique et environnementale, … le plus impactant à court terme étant la guerre en Europe que nous n’avons pas voulu voir venir. Worms parle d’un « effet de réel » qui modifie instantanément notre regard, notamment sur ce qu’est la démocratie, et nous permet de retrouver le sens du combat pour la protéger. Hier encore Viktor Orban parlait de Bruxelles comme d’une dictature, avec une outrance dans les mots sans rapport avec la réalité. Aujourd’hui nous comprenons tous, à commencer par lui probablement, que la négation de la démocratie est bien autre chose. Nous revenons dans le réel.

 

Cependant ne prenons pas prétexte du drame ukrainien pour négliger les dangers internes qui affectent notre vie démocratique depuis des années, comme une gangrène progressive.

Il y a peu, nous nous interrogions sur la signification des « gilets jaunes », expression directe et parfois violente de mécontentements réels et de contestation de nos institutions.

Dernièrement sont apparus les « convois de la liberté », manifestations très égocentriques de certaines personnes qui ne supportent pas l’atteinte à leur liberté propre du fait des règles sanitaires.

Nous réalisons avec effarement que, sous couvert de prise en charge et d’assistance aux personnes âgées ou dépendantes, des Ehpad étaient devenus des lieux d’exploitation du grand âge destinés à produire un rendement financier maximal à court terme.

Et nous faisons le lien entre cette réalité cynique et le constat que la richesse produite dans nos économies libérales se répartit de manière de plus en plus inégalitaire, chez nous comme dans le monde entier.

Comment comprendre la désaffection manifeste pour la vie politique et nos institutions, comment interpréter le niveau atteint par l’abstention aux élections ? Est-ce la conséquence des comportements individualistes qui s’observent de plus en plus fréquemment, comme exacerbés par une idéologie de la liberté personnelle dans un contexte d’abondance matérielle ? Ou bien est-ce dû à la perception d’une incapacité, réelle ou supposée, des responsables politiques à peser sur les mécanismes de l’économie, pour l’orienter au bénéfice d’un plus grand nombre ? Ou bien encore est-ce l’effet d’un découragement devant la complexité sans cesse croissante des problèmes qu’il faudrait résoudre dans notre société et dans le monde ?

Il y a probablement une part de vérité dans chacune de ces hypothèses, et dans d’autres également. Ce qui est certain c’est qu’elles nourrissent toutes la montée des populismes, danger majeur pour les démocraties.

Et donc nous en arrivons à craindre la menace d’un délitement du lien social et politique indispensable à la cohésion d’une société.

 

Quand l’économie prend le pas sur la politique, c’est-à-dire quand la gestion devient plus importante que le projet partagé, la démocratie se dégrade, s’affaiblit, et se met en danger. Or nous avions pensé que c’était l’inverse. Nous espérions arrimer à notre modèle de société les peuples qui allaient bénéficier des effets de la croissance économique mondiale. Nous avions cru qu’un monde plus libéral stimulé par les échanges commerciaux progresserait naturellement vers plus de démocratie politique. Force est de constater que la Chine et la Russie nous prouvent le contraire, et que leurs dirigeants ont beau jeu de moquer les sociétés occidentales, même si leurs stratégies à leur encontre semblent différentes.

 

Encore une fois, l’Ukraine nous ramène au réel. Nous parlions des fragilités grandissantes de nos démocraties, singulièrement en France et aux États-Unis, mais aussi en Pologne, en Hongrie… Et parce que celles-ci paraissent faibles, elles sont attaquées de l’extérieur par un dirigeant autocrate, aveuglé par sa nostalgie d’un impérialisme obsolète, et qui les perçoit comme un danger pour son pouvoir absolu.

 

L’Europe est le centre névralgique de cette lutte qui va rebattre très largement les cartes, au prix fort pour le peuple ukrainien, à un coût que nous ignorons encore pour l’ensemble des Européens. Au-delà des questions de défense, cette crise aura des conséquences considérables qui conduiront à des décisions politiques majeures. A nouveau le politique redevient primordial pour gérer l’économique, tout le monde en prend conscience et, une fois encore, on souligne déjà que l’Europe ne progresse véritablement que dans les crises.

 

Mais il y a quelque chose de très différent des crises précédentes, au-delà de sa gravité. L’interpellation faite à l’Europe porte cette fois-ci sur son identité propre, historique et culturelle, sur sa raison d’être. Qu’on ne s’y trompe pas, les réactions spontanées des populations dans tous les pays européens ne sont pas guidées par une crainte qui concernerait leur niveau de vie, ou la liberté de circuler dans l’espace européen, elles expriment que leur sentiment d’appartenir à un ensemble commun est dénié par un dirigeant totalitaire qui conteste l’existence même de l’Union Européenne. Bien sûr nos réactions premières expriment l’horreur et la solidarité envers les Ukrainiens, mais nous ressentons aussi que nous sommes tous visés par la guerre dans notre identité de citoyens de l’Europe. Ce sont les Ukrainiens eux-mêmes qui nous en apportent la preuve. Ils ont osé affirmer leur désir d’Europe depuis 2003 et particulièrement dans les événements de la place Maïdan en 2014, pour se dégager de la férule russe, mais aussi pour accéder à un espace de démocratie et de liberté. C’est aussi cela que Poutine, enfermé dans son rêve de reconstituer la grande Russie, ne supporte pas.

 

Quand la Commission européenne entend favorablement la demande d’intégration de l’Ukraine à l’UE, l’émotion liée aux événements joue son rôle évidemment, mais plus fondamentalement c’est la communauté de destin des Européens qui est reconnue. C’est sur le « sentiment d’Europe » (2)  que se joue aujourd’hui une bascule qui pourrait être historique. L’Histoire a forgé une identité européenne, par le brassage des populations, la richesse des échanges culturels, malgré la suite quasi-permanente des conflits sur le sol européen. Mais le 20ème siècle a étouffé l’expression de cette identité. Après les guerres, le Marché Commun est né à l’ouest en ignorant l’est du continent par la force des choses. L’élargissement aux pays de l’ancien bloc soviétique n’a pas encore gommé complètement la différence perceptible entre les deux moitiés de l’Europe. Comment expliquer ce que nous ressentons viscéralement aux appels du peuple ukrainien agressé, sinon par une proximité qui n’est pas que géographique ? On peut aussi se demander, en creux, pourquoi nous n’avons pas déployé une solidarité aussi forte à l’égard de populations tout autant sacrifiées, en Syrie, en Birmanie, en Afghanistan, dans le Xinjiang… Cette question devrait être préoccupante d’un point de vue chrétien.

 

Nous savons que l’Union Européenne s’est construite sur des intérêts économiques partagés et que sa dimension politique a toujours fait débat. Les opinions souverainistes ont failli l’emporter récemment, mais de cela brusquement il n’est plus question. Vladimir Poutine a réussi ce tour de force d’unir comme jamais les vingt-sept pays de l’Union dans une même perception du danger. Certes la menace immédiate resserre l’unité, mais les options qui se prennent actuellement pour contrer cette menace sont clairement politiques et engagent l’Europe sur la voie d’une intégration plus grande.

 

Cette évolution, encore à réaliser, se fera-t-elle sans résistances parmi les nations européennes ? Probablement pas, car la solidarité montrera vite ses limites. Mais une chose paraît sûre désormais, la sauvegarde de la démocratie sur le vieux continent passe par la construction et l’adhésion à un projet commun dans lequel ses habitants puissent se reconnaître, et ce projet est nécessairement politique au meilleur sens du terme.

Les faiblesses internes de nos démocraties ne vont pas disparaître du jour au lendemain, elles risquent même de s’aggraver si le projet n’est pas suffisamment porteur pour les peuples. Le défi est immense, mais la chance de l’Europe relativement aux États-Unis tient peut-être à l’opportunité que les événements lui donnent de faire émerger un tel projet.

 

A la condition que nous ayons le courage, si nécessaire, d’arrêter Poutine avant qu’il ne soit trop tard…

 

 

Christian Sauret / 5 mars 2022

 

 

 

 

 

 
Dernière modification : 23/03/2022