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Observatoire Chrétien de l'Entreprise et de la Société

L'OCHRES exerce une mission d'observation des problèmes économiques et sociaux, particulièrement de ceux qui relèvent des interactions entre l'entreprise et la société.

 
 
 
 
 
 

Paix et Développement Les contextes militaires au moment du discours du Pape à Nagasaki

Dans son bref discours de Nagasaki, le 24 novembre 2019, consacré aux armes nucléaires et de destruction massive, le pape François a pris une position tranchée et nouvelle par rapport à ses prédécesseurs en condamnant à la fois leur usage et leur possession. Il a réaffirmé l’adhésion du Vatican au TIAN (Traité d’interdiction des armes nucléaires) et appelé à la relance d’un processus de diminution jusqu’à la suppression de ces armes dans une démarche globale concertée et vérifiable. Ce discours se veut aussi un appel aux opinions publiques internationales pour qu’elles appuient un tel processus. Jusqu’à présent cet appel n’a pas été réellement entendu : en dehors de certaines sphères des églises chrétiennes, il a surtout donné lieu à une relecture de la doctrine de la dissuasion dans les milieux politiques et militaires, comme nous avons pu le voir en France avec le discours prononcé par le chef de l’État devant l’École du Guerre le 7 février dernier. Il n’en reste pas moins que le citoyen, a fortiori s’il est chrétien, est invité à se forger une conviction et pour cela à bien envisager les arguments mis en avant par le pape François. C’est pourquoi on essaye de les reformuler ici dans une analyse rigoureuse en soulignant rapidement leurs enjeux.

Dans son second paragraphe [nous nous référons à la version officielle du Saint-Siège], le Pape prend ses distances avec l’idée que l’arme nucléaire conduirait l’humanité à se sentir solidaire. C’est une idée régulièrement rappelée qui fait partie de l’argumentaire en faveur d’une éthique de la dissuasion. Cette idée trouve un fondement en ceci que pour la première fois le monde tient entre ses mains les moyens de sa destruction totale et que, pour cette raison, les pays doivent réfléchir ensemble à ce qui les lie dans un destin commun à définir ensemble. Mais cette idée a ses limites, d’abord en théorie, ensuite dans les faits. En théorie parce qu’on peut douter que le raisonnement qui permet de considérer l’arme nucléaire comme un mal absolu en raison de sa capacité d’anéantissement (on parle souvent de barbarie), puis un moindre mal puisqu’il a permis de sauvegarder la paix pendant plusieurs décennies et contribue à un équilibre dans la terreur, puis à un mal qui est presque un bien car il a quand même cet avantage collatéral d’unir la communauté internationale dans la conscience de son unité de destin, on peut douter disait-on que ce raisonnement soit pleinement convaincant : le Pape n’y croit pas, récusant l’idée que les nations puissent collaborer sur la base d’une méfiance réciproque. Ensuite parce que les faits démontrent le contraire : le multilatéralisme est contesté ; les nationalismes ont le vent en poupe ; les conflits restent très nombreux ; l’engagement pour limiter les armements s’avère assez faible de la part des pays qui détiennent la puissance de feu nucléaire (comme le démontre leur réaction au TIAN) ; etc. Bref, le fait est que la conscience de partager un monde solidairement lié par son destin a plutôt diminué ces dernières décennies.

Dans son troisième paragraphe, le Pape apporte une critique des armes de destruction massive qui est externe à la problématique de la guerre et de la paix ; il s’agit d’une critique à deux niveaux. Premièrement, les budgets consacrés à la recherche, à la mise au point, à la fabrication, à l’entretien de ces armes devraient prioritairement être engagés dans d’autres causes essentielles à la vie de l’humanité : la faim, la réduction de la pauvreté, la protection de la planète, le développement des pays pauvres, … Deuxièmement, l’affectation d’une grande part de ces budgets à ces causes prioritaires serait de nature à faire baisser les tensions et à avancer vers la paix. Pour le dire autrement, en transférant une partie de ces investissements à ces causes, nous montrerions dans les faits que nous sommes réellement engagés dans la construction d’une humanité plus unie et plus paisible. Ajoutons que la hausse vertigineuse de ces budgets ces dernières années tendrait à montrer que nous allons dans le sens inverse. Cette critique externe des armes à fort potentiel destructeur, qui n’est pas tout-à-fait nouvelle dans la bouche d’un pape (Paul VI l’a évoquée), ajoute un caractère immoral à leur possession : elles témoignent d’une hiérarchie des priorités dans l’utilisation des moyens humains qui est délibérément erronée.

Dans le paragraphe suivant, le Pape invite tout un chacun, la société civile, les institutions religieuses, …, à se saisir directement de cette question des armes de destruction massive ; en d’autres termes à ne pas la laisser entre les seules mains des États et des institutions internationales, qui ne la font pas réellement progresser. Il ne demande pas de s’opposer à eux, mais de travailler avec eux. Sur ce point, il renouvelle l’approche de Gaudium et Spes 82,3, qui demandait qu’un vaste effort de formation des mentalités de tous soit entrepris pour que tous concourent à la paix : il va plus loin en demandant un engagement. Ce faisant, le Pape met en garde contre la tentation que pourraient avoir certaines franges de l’opinion d’exiger des désarmements unilatéraux. Néanmoins, cette invitation à s’engager dans le débat ouvre la voie à la recherche d’une reformulation collective d’une doctrine acceptable par tous ; il serait étonnant qu’elle ne remette pas à l’ordre du jour une certaine forme de contestation, voire de pacifisme, aujourd’hui peu présents dans l’opinion. D’ailleurs, plus bas, le Pape indique clairement que les points qu’il a visés dans sa critique externe de la situation actuelle (faim, pauvreté, planète, …) ne peuvent pas ne pas interpeller toutes les consciences. Bref, il y a là en creux un appel à une conscience universelle.

Dans le paragraphe qui suit, le Pape met le doigt sur un aspect plutôt innovant du débat. Il observe que le monde est de plus en plus interdépendant ; c’est ainsi qu’il faut comprendre le terme interconnexions qui dans une lecture un peu rapide ferait penser uniquement aux technologies de communication. Le mot interdépendant est un quasi synonyme du mot solidarité dans la pensée sociale chrétienne. C’est un mot qui exprime un concept fort : tout est lié ; et les dérèglements de la planète le montrent bien. Pour le Pape, le maintien à haut niveau des armes « scientifiques » (pour reprendre l’expression de Vatican II) va à contresens de cette interdépendance toujours plus grande et toujours plus manifeste, qui pourtant constitue un chemin concret vers un monde plus uni et plus conscient de son destin commun.

Le Pape appelle ensuite à soutenir, comme le fait l’Église catholique, tous les efforts qui sont engagés pour obtenir à terme un abandon total des armes de destruction massive. Le soutien au TIAN entre dans cette catégorie. Cet appel posera forcément une question aux citoyens dont le pays ne rejoindra pas le TIAN : il faudra que leurs dirigeants montrent de manière convaincante qu’ils demeurent concrètement engagés et même prêts à aller plus loin dans les processus de résorption auxquels le Pape fait référence et qui sont inscrits dans les accords internationaux.

 

En conclusion, le Pape appelle à un sursaut de conscience qui engage le plus grand nombre. C’est pourquoi les éléments qui permettent de servir de repères à ce travail doivent être remis sur la table, examinés dans leurs perspectives historiques, et s’appuyer peut-être davantage sur une analyse des réalités, mettant en évidence les responsabilités en jeu, que sur des raisonnements théoriques.

 

 

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